Studies in the Scriptures

Tabernacle Shadows

 The PhotoDrama of Creation

 

 

ÉTUDES DANS LES ÉCRITURES

VOLUME IV - LE JOUR DE LA VENGEANCE
« LA BATAILLE D'HARMAGUEDON »

 

 ÉTUDE X

REMÈDES PROPOSES — SOCIAUX ET FINANCIERS

 

Prohibition (de l'alcool) et suffrage féminin. — Remonétisation de l'argent et tarifs douaniers protecteurs. — « Communisme ». — « Ils avaient toutes choses communes ». — « Anarchisme ». — « Socialisme » ou « collectivisme ». — Babbitt sur l'édification sociale. — Herbert Spencer sur le socialisme. — Exemples de deux communautés socialistes. — « Nationalisme ». — L'instruction technique générale comme remède. — L' « impôt foncier » comme remède. — La réponse de Henry George au pape Léon XIII au sujet du Travail. — Le Dr Lyman Abbott sur la situation. — Suggestions d'un évêque méthodiste épiscopal. — D'autres espérances et d'autres craintes. — La seule espérance. — « Cette espérance bénie ». — L'attitude convenable pour le peuple de Dieu qui voit ces choses. — Étant dans le monde, mais non du monde.

            « N'y a-t-il point de baume en Galaad ? N’y a-t-il point là de médecin ? » « Nous avons traité Babylone, mais elle n'est pas guérie ; abandonnons-la, et allons-nous-en chacun dans son pays ; car son jugement atteint aux cieux » — Jér. 8 : 22 ; 51 : 7-9.

 

*  *  *

 

            Divers sont les remèdes préconisés comme panacées afin de soulager la création gémissante dans sa condition actuelle, reconnue comme étant grave. Tous ceux qui éprouvent de la sympathie pour le « corps politique » souffrant, doivent également en éprouver pour les efforts faits par ses divers docteurs lesquels, ayant diagnostiqué la maladie, sont, chacun de leur côté, désireux que le malade essaie leur ordonnance. Les tentatives pour trouver un remède et pour l'appliquer sont certainement louables, et tous les cœurs charitables savent les apprécier. Néanmoins, un jugement sain, éclairé par la Parole de Dieu, nous montre qu'aucun des remèdes préconisés ne guérira la maladie. La présence et les services du Grand Médecin avec ses remèdes, ses médicaments, ses éclisses, ses bandages, ses camisoles de force et ses lancettes seront nécessaires. Seul, un emploi éclairé et persévérant de ceux-ci apportera une guérison de la maladie de la dépravation et de l'égoïsme humains. Toutefois, examinons brièvement les prescriptions d'autres docteurs ; nous pourrons ainsi remarquer jusqu'à quel point certaines d'entre elles se rapprochent de la sagesse de Dieu, et pourtant, combien toutes en manquent. Nous ne ferons pas cela par amour de la controverse, mais pour que chacun puisse voir clairement de quel seul et unique côté on peut attendre le secours espéré.

 

LA PROHIBITION DE L'ALCOOL

ET LE SUFFRAGE FÉMININ PROPOSÉS COMME REMÈDES

            Ces deux remèdes sont généralement proposés ensemble, car il est certain que la prohibition de l'alcool n'obtiendra jamais la majorité des suffrages si les femmes n'ont pas le droit de vote ; même alors, on ne peut être certain d'obtenir la majorité. Ceux qui préconisent ce remède montrent des statistiques pour prouver que l'agitation et la pauvreté dans la chrétienté sont dues en grande partie au commerce de l'alcool, et ils affirment que si ce trafic était aboli, la paix et l'abondance seraient la règle et non l'exception.

            Nous partageons de tout cœur la plupart des déclarations qui sont faites à ce sujet : l'ivrognerie est certainement l'un des fruits les plus pernicieux de la civilisation ; elle s'étend rapidement aux semi-civilisés et aux barbares. Nous nous réjouirions de la voir abolie maintenant et à jamais. Nous voulons bien admettre également que son abolition délivrerait beaucoup de gens de la pauvreté dont ils souffrent aujourd'hui, et que l'ivrognerie coûte chaque année, des centaines de millions de dollars qui sont ainsi gaspillés. Pourtant, ce n'est pas là le remède pour guérir les maux qui proviennent des conditions sociales actuelles, égoïstes, ni pour affronter et esquiver l'écrasante pression de la Loi de l'offre et de la demande, laquelle progresserait aussi inexorablement que jamais, pressurant le sang vital des masses populaires.

            En vérité, qui gaspille cet argent en boissons alcooliques par millions de dollars chaque année ? Les très pauvres ? Oh non ! Ce sont les riches ! Les riches surtout, et en second lieu la classe moyenne. Si, demain le commerce de l'alcool était aboli, le résultat concernant le soulagement des très pauvres de la pression financière, serait exactement le contraire. Des milliers de fermiers qui produisent maintenant les millions de bushels [1 b. = 36,3476 l — Trad.] d'orge, de seigle, de raisin et de houblon employés dans la fabrication des boissons alcooliques, seraient obligés de cultiver d'autres produits, et par suite, de déprécier davantage les produits de la ferme en général. L'immense armée des dizaines de milliers de distillateurs, de tonneliers, de tonneliers-cavistes, de verriers, de charretiers, de cabaretiers et de barmans, qui travaillent dans ce commerce ou en vivent, seraient forcés de trouver un autre emploi, accableraient davantage encore le marché du travail, et par conséquent, l'échelle des salaires journaliers. Les millions et millions de capitaux, actuellement investis dans ce commerce, iraient vers d'autres branches et pousseraient à la concurrence commerciale.

            Tout cela ne doit pas nous empêcher de désirer la suppression de la malédiction, s'il était possible d'obtenir une majorité pour y parvenir. Mais on ne trouvera jamais une majorité (sauf dans des localités exceptionnelles). La majorité se compose d'esclaves de cette passion et des gens qui s'y intéressent financièrement, soit directement, soit indirectement. La prohibition ne sera pas pleinement établie avant l'institution du Royaume de Dieu. Nous signalons simplement ici que si même on parvenait à lever cette malédiction de l'alcool, cela ne guérirait pas la maladie sociale et financière.

 

LA REMONÉTISATION  DE L'ARGENT

ET LE TARIF DOUANIER PROTECTEUR COMME REMÈDES

 

            Nous concédons franchement que la démonétisation de l'argent opérée par la chrétienté fut un coup de maître de la politique égoïste de la part des prêteurs en vue de diminuer le volume de l'étalon-argent et ainsi d'augmenter la valeur de leurs prêts, de permettre le maintien des taux d'intérêt élevés sur ces dettes à cause de la diminution de la monnaie légale, tandis que tous les autres investissements commerciaux, aussi bien que la main-d’œuvre, souffrent une dépréciation constante comme résultats de l'augmentation croissante de la production et de la concurrence. Beaucoup de banquiers et de prêteurs sont des hommes « honnêtes » selon le niveau légal de l'honnêteté, mais hélas ! le niveau de certains est trop bas. Il fait dire : nous, banquiers et prêteurs, prenons garde à nos intérêts et laissons les fermiers, moins sagaces, prendre garde aux leurs. Trompons les plus pauvres et les moins sagaces en appelant l’or « la monnaie honnête », et l'argent, la « monnaie malhonnête ». Nombreux sont les pauvres qui désirent être honnêtes ; on peut ainsi les traiter avec dédain et, par la flatterie leur faire soutenir nos plans qui, pourtant, seront durs pour les « moissonneurs ». Sous l'influence de notre appellation de la « monnaie honnête », de notre prestige comme hommes honorables, de notre position sociale comme financiers et comme riches, ils concluront que toutes opinions contraires aux nôtres doivent être fausses ; ils oublieront que la monnaie d'argent a été l'étalon monétaire du monde dès l'histoire ancienne, et que l'or, comme des pierres précieuses, fut d'abord une marchandise jusqu'à ce qu'il fût ajouté à l'argent pour satisfaire la demande croissante de monnaie en quantité suffisante pour faire les transactions du monde. Le taux d'intérêt baisse dans nos centres monétaires ; à quel point ne tomberait-il pas si tout l'argent était monnayé et que la monnaie serait ainsi plus abondante ! Notre prochaine étape doit être de retirer toute la monnaie de papier et ainsi de relever le taux d’intérêt.

            Sous la loi de l'offre et de la demande, chaque emprunteur a intérêt à avoir beaucoup d'argent en espèces : argent, or et papier ; sous la même loi, chaque banquier, chaque prêteur a intérêt à supprimer le papier-monnaie et à discréditer l'argent ; moins il y a d'argent liquide de nature à régler une dette, plus ce peu de numéraire est recherché. En conséquence, alors que la valeur du travail et celle du commerce sont en train de baisser, l'argent en espèces est recherché et le taux de l'intérêt se maintient presque à son niveau.

            Ainsi que nous l'avons déjà montré, la prophétie semble indiquer que l'argent ne sera pas rétabli à égalité de privilèges avec l'or comme étalon monétaire dans le monde civilisé. Mais il est manifeste que, même s'il était complètement rétabli, son secours ne serait que temporaire : il supprimerait le stimulant particulier qui est donné à présent aux industriels du Japon, de l'Inde, de la Chine et du Mexique ; il soulagerait l'élément agricole de la chrétienté, et ainsi ferait disparaître en partie la pression actuelle sous laquelle chacun travaille « pour joindre les deux bouts », et de cette manière pourrait-il remettre la débâcle à plus tard. Apparemment pourtant, Dieu ne désire pas retarder ainsi le « jour mauvais » ; c'est pourquoi l'égoïsme humain, aveugle à toute raison, dominera et provoquera la ruine le plus rapidement ; ainsi qu'il est écrit, « la sagesse de leurs sages périra », et « ni leur argent ni leur or ne pourront les délivrer au jour de la fureur de l'Éternel » — Soph. 1 : 18 ; Ezéch. 7 : 19 ; Esaïe 14 : 4-7 (marge) ; 29 : 14.

            La protection, estimée avec sagesse afin d'éviter la création de monopoles et de développer toutes les ressources naturelles d'un pays, présente sans aucun doute un certain avantage pour empêcher le nivellement rapide de la main-d’œuvre dans le monde entier. Cependant, à sa limite extrême, ce n'est qu'un plan incliné sur lequel le salaire descendra vers le niveau le plus bas au lieu de passer au-dessus du précipice grâce à une violente secousse. Tôt ou tard, sous le système de concurrence qui prévaut actuellement, les marchandises aussi bien que les salaires seront presque amenés de force à un niveau commun dans le monde entier.

            Ni la « remonétisation de l'argent », ni le tarif douanier protecteur ne peuvent donc prétendre être des remèdes aux maux actuels et aux maux imminents, mais ne sont que de simples palliatifs.

 

LE COMMUNISME COMME REMÈDE

 

            Le communisme propose un système social où tous les biens seraient en commun, où toute propriété serait possédée en commun et exploitée dans l'intérêt général, et tous les profits du travail de tous consacrés au bien-être général, « à chacun selon ses besoins ». La tendance du communisme fut illustrée par la Commune française. Le Rév. Joseph Cook en donne la définition suivante : « Le Communisme signifie l'abolition de l'héritage, l'abolition de la famille, l'abolition des nationalités, l'abolition de la religion, l'abolition de la propriété ».

            Il y a certains aspects du communisme que nous pourrions recommander (voir socialisme), mais dans son ensemble, il est tout à fait impraticable. Un tel arrangement conviendrait probablement très bien pour le ciel où tous sont parfaits, purs et bons, et où l'amour règne, mais un peu de réflexion devrait prouver aux hommes de jugement et d'expérience que, dans la condition actuelle du cœur humain, un tel plan est complètement impraticable. Le résultat serait de faire de tous, des paresseux. Nous aurions bientôt une compétition pour qui ferait le moins de travail et le plus mauvais travail, et la société tomberait bientôt dans la barbarie et l'immoralité, pour aboutir à l'extinction rapide de la race.

            Cependant, certains s'imaginent que la Bible enseigne le Communisme, et qu'en conséquence, ce doit être le véritable remède, le remède donné par Dieu. Pour beaucoup, c'est là le plus fort argument en sa faveur. La supposition qu'il fut institué par notre Seigneur et les Apôtres et qu'il aurait dû continuer à être appliqué par les chrétiens comme leur règle et leur pratique, est très répandue. En conséquence, sur ce point du sujet, nous présentons ci-dessous un article tiré de notre propre revue périodique, The Watch Tower :

 

« ILS AVAIENT TOUTES CHOSES COMMUNES »

 

            « Et tous les croyants étaient en un même lieu, et ils avaient toutes choses communes ; et ils vendaient leurs possessions et leurs biens, et les distribuaient à tous, selon que quelqu'un pouvait en avoir besoin. Et tous les jours ils persévéraient d'un commun accord dans le temple ; et, rompant le pain dans leurs maisons, ils prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu, et ayant la faveur de tout le peuple » — Actes 2 : 44-47.

            Tel était le sentiment généreux de l'Église primitive : l'égoïsme faisait place à l'amour et à l'intérêt général. Expérience bénie ! Et sans aucun doute, un sentiment semblable, plus ou moins clairement défini, vient au cœur de tout véritable converti. Lorsque, pour la première fois, nous eûmes une idée nette de l'amour et du salut de Dieu, lorsque nous nous donnâmes complètement à l'Éternel et que nous discernâmes tous les dons qu'il nous fait non seulement pour cette vie présente, mais également pour celle qui est à venir, nous éprouvâmes une joie exubérante qui voyait en chaque copèlerin, en route vers le Canaan céleste, un frère ou une sœur en qui nous avions confiance parce qu'il (ou elle) était apparenté (e) au Seigneur et ayant son esprit ; nous étions disposés à agir avec eux tous, comme nous l'aurions fait avec le Seigneur, et à partager notre tout avec eux comme nous l'aurions fait avec notre Rédempteur. En bien des cas, c'est par un coup rude que nous primes conscience du fait que ni nous-même, ni les autres ne sont parfaits dans la chair ; que quelle que soit la mesure de l'esprit du Maître que ses disciples peuvent posséder maintenant, ils « ont ce trésor dans des vases terrestres » de fragilité et de défectuosité humaines.

            Alors nous apprîmes non seulement que l'on doit tenir compte des faiblesses de la chair d'autrui, mais que nous devons veiller à cause de nos propres faiblesses de la chair. Nous trouvâmes que si tous participent à la chute d'Adam, tous ne sont pas déchus au même degré, ni exactement sur les mêmes points. Tous sont déchus de l'image et de l'esprit d'amour de Dieu et ont l'image et l'esprit d'égoïsme de Satan ; de même que l'amour agit diversement, ainsi agit l'égoïsme. C'est pourquoi chez l'un l'égoïsme a produit le désir du bien-être, de la paresse, de l'indolence ; chez l’autre, l'énergie, l'activité pour obtenir les plaisirs de cette vie, pour assouvir ses propres désirs, etc.

            Parmi ceux qui sont actifs dans leur égoïsme, certains trouvent leur satisfaction personnelle à amasser une fortune pour qu'on dise d'eux : ils sont riches ; d'autres satisfont leur égoïsme en recherchant les honneurs des hommes ; d'autres, dans la toilette, d'autres dans les voyages, d'autres dans la débauche et dans les formes les plus viles de l'égoïsme.

            Quiconque est engendré à la nouvelle vie en Christ, ayant son nouvel esprit d'amour, trouve un conflit naissant, des luttes intérieures et extérieures, car le nouvel esprit combat toute forme d'égoïsme ou de dépravation qui jusqu'ici nous dominait. L'« esprit de Christ » [« mind »], dont les principes sont la justice et l'amour, s'affirme et rappelle à la volonté qu'elle doit être fidèle à ce changement qu'elle a accepté par contrat. Les désirs de la chair (les désirs égoïstes, quelle que soit leur tendance), encouragés à l'extérieur par l'influence d'amis, argumentent et discutent la question, préconisant de ne pas prendre des mesures radicales, qu'une telle ligne de conduite serait stupide, insensée, impossible. La chair insiste en montrant qu'on ne peut pas changer son ancienne conduite, mais acceptera de légères modifications et non des choses tout à fait contraires à celles d'autrefois.

            La grande majorité du peuple de Dieu semble être d'accord avec cette manière de faire laquelle est encore en réalité le règne de l'égoïsme. D'autres, par contre, insistent en disant que c'est l'esprit ou la mentalité [« mind »] de Christ qui doit dominer. Le combat qui s'ensuit est un combat difficile (Gal. 5 : 16-17) ; mais la nouvelle volonté devrait remporter la victoire, et le moi, avec son propre égoïsme, ou ses désirs dépravés, être considéré comme mort — Col. 2 : 20 ; 3 : 3 ; Rom. 6 : 2-8.

            Pourtant est-ce là la fin de la lutte du chrétien ? Non point.

« Au repos content ne t'adonne

Ni ne te crois victorieux ;

Tu n'es certain de la couronne

Qu'après le combat glorieux. »

            Ah ! certes, jour après jour, il nous faut renouveler le combat, implorer et recevoir l'aide divine, pour qu'avec joie nous puissions achever notre course. Non seulement nous devons conquérir notre « moi », mais nous devons, comme le fit l'Apôtre, tenir notre corps assujetti (1 Cor. 9 : 27 — Seg.). Cette expérience qui est la nôtre, d'être constamment sur nos gardes contre l'esprit d'égoïsme, et de soutenir et de développer en nous-même l'esprit d'amour, est l'expérience de tous ceux qui, pareillement, se sont « revêtus de Christ » et ont accepté et ont abandonné leur volonté pour faire la sienne, d'où la justesse de la remarque faite par l'Apôtre : « Désormais, nous ne connaissons personne [en Christ] selon la chair »  (2 Cor. 5 : 16). Nous connaissons ceux en Christ selon leur nouvel esprit, et non selon leur chair déchue. Si parfois, nous les voyons tomber, serait-ce même à chaque pas à un certain degré, et que cependant, nous discernons des preuves que la nouvelle mentalité lutte pour avoir le dessus, nous sommes équitablement disposés à sympathiser avec eux plutôt qu'à les réprimander durement pour de petits manquements ; « prenant garde à nous-même, de peur que nous aussi nous ne soyons tentés [par notre vieille nature égoïste, en violant quelque peu ce qu'exige la loi parfaite d'amour] » — v. Gal. 6 : 1.

            Dans « la détresse actuelle », par conséquent, où chacun a bien à faire pour assujettir son corps et pour que l'esprit d'amour le domine, le sobre bon sens, aussi bien que l'expérience et la Bible, nous enseignent qu'il vaut mieux ne pas compliquer les choses en essayant d'appliquer des plans communistes ; mais que chacun fasse des sentiers aussi droits que possible à ses propres pieds, afin que ce qui est boiteux en notre propre chair ne se dévoie pas entièrement du chemin, mais plutôt se guérisse — voir Héb. 12 : 12, 13.

            (1) Un jugement sain nous dit que si les saints, avec l'aide divine, ont une lutte continuelle à soutenir pour soumettre l'égoïsme à l'amour, une colonie ou une communauté promiscue ne réussirait certainement pas à se gouverner par une loi totalement étrangère à l'esprit de la majorité de ses membres. Il ne serait pas possible non plus d'établir un communisme de saints seulement, parce que nous ne pouvons pas lire dans les cœurs — seul, « le Seigneur connaît ceux qui sont siens ». Si une telle colonie de saints pouvait voir le jour, et prospérer ayant toutes choses en commun, toutes sortes de mauvaises personnes chercheraient à s'emparer de leurs possessions ou à les partager ; si, toutefois, on réussissait à les exclure, elles diraient alors toutes sortes de mal contre elle, et ainsi, si même elle se maintenait, l'entreprise ne serait pas un succès positif.

            Certains saints, et beaucoup des gens du monde, sont tellement tombés dans une indolence égoïste que la nécessité seule les aidera à « n'être pas paresseux, mais fervents en esprit, servant le Seigneur ». Beaucoup d'autres sont si égoïstement ambitieux qu'ils ont besoin des coups de l'insuccès et de l'adversité pour les assagir et les rendre capables de sympathiser avec d'autres, ou même pour les amener à les traiter avec équité. Pour ces deux classes, la «  communauté » ne servirait simplement qu'à les empêcher d'apprendre les leçons convenables et nécessaires.

            De telles communautés, laissées sous la direction de la majorité, tomberaient bien vite au niveau de cette dernière, car la minorité progressiste, active, s'apercevant qu'il n'y a rien à gagner par l'énergie et l'économie pour contrebalancer l'insouciance et la paresse, deviendrait également et de plus en plus insouciante et paresseuse. Si ces communautés étaient dirigées par des organisateurs de forte volonté comme directeurs et administrateurs à vie, sur un principe de paternalisme, le résultat serait meilleur du point de vue financier, mais les masses, privées de responsabilité personnelle, dégénéreraient en simples outils et esclaves des administrateurs.

            Pour un jugement sain, il est donc clair que la méthode de l'individualisme, avec sa liberté et sa responsabilité, est la meilleure pour le développement d'êtres intelligents, même si elle provoque souvent des difficultés à tous, et parfois à beaucoup.

            Un jugement sain peut discerner que si le Royaume millénaire, était établi sur la terre, avec ses gouverneurs divins qui ont été promis pour cette époque, soutenus par une sagesse infaillible et ayant pleins pouvoirs de l'employer, mettant « le jugement pour cordeau, et la justice pour plomb », gouvernant non par le consentement de majorités, mais par un jugement droit, comme « avec une verge de fer », alors le communisme pourrait réussir ; ce serait probablement la meilleure des conditions ; si cela était, ce serait la méthode que choisirait le Roi des rois ; mais pour cela, nous devons attendre. N'ayant ni la puissance ni la sagesse pour employer un tel pouvoir théocratique, l'esprit de sobre bon sens attend l'heure du Seigneur, en priant « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Après que le Royaume de Christ aura ramené à Dieu et à la droiture tous les humains bien disposés, et qu'il aura détruit tous les rebelles, alors quand l'amour sera la règle de conduite sur la terre comme elle l'est dans le ciel, il nous est permis de supposer que tous les hommes participeront en commun aux bénédictions de la terre, comme les anges participent aux libéralités du ciel.

            (2) L'expérience prouve l'échec du communisme dans le temps présent. Il y a eu plusieurs communautés de ce genre, et le résultat a toujours été un échec. La communauté d'Oneida à New York en est une dont l'échec a été depuis longtemps reconnu. Une autre, the Harmony Society de Pennsylvanie, déçut rapidement les espérances de ses fondateurs, car la discorde prévalut à tel point que la société se sépara. La branche connue sous le nom des Économites siégea près de Pittsburgh (Pie). Elle prospéra pour un temps, dans une certaine mesure, mais elle a maintenant disparu, et l'on se dispute à présent la possession de ses biens dans la Société et dans les tribunaux.

            D'autres sociétés communistes surgissent actuellement qui auront bien moins de succès que ces dernières parce que les temps sont différents : l'indépendance est plus grande, le respect et la crainte scrupuleuse sont en baisse, les majorités veulent gouverner, et sans conducteurs surhumains, il est certain que ces sociétés échoueront. Des conducteurs mondains habiles cherchent leurs propres intérêts, tandis que de sages chrétiens s'affairent dans d'autres branches pour obéir au commandement du Seigneur : « Va et prêche l'Évangile ».

            (3) La Bible n'enseigne pas le Communisme, mais elle enseigne l'Individualisme affectueux, plein d'égards pour autrui sauf dans le sens du communisme familial, chaque famille agissant comme une unité dont le père est le Chef et l'épouse en unité avec lui, sa cohéritière de la grâce de vie, sa partenaire dans toutes les joies, tous les bienfaits, aussi bien que dans l'adversité et dans le chagrin.

            Dieu permit un arrangement communiste dans l'Église primitive, ainsi que nous le notions au début de cet article mais il est possible que cela eut lieu dans le dessein de nous démontrer le défaut de sagesse de la méthode, et aussi de crainte que plus tard, certains ne supposent que les apôtres n'ordonnèrent ni n'organisèrent des communautés, parce qu'ils manquaient de sagesse pour élaborer et exécuter de telles méthodes. On ne peut, en effet, citer aucune parole de notre Seigneur ou des apôtres soutenant le communisme ; par contre, on pourrait en citer beaucoup soutenant le contraire.

            Pierre (et probablement d'autres apôtres) eut connaissance de ce premier arrangement communiste et y coopéra, même s'il n'enseigna pas le système. On a prétendu aussi que la mort d'Ananias et de Saphira fut une indication qu'il y avait obligation pour tous les croyants de donner tous leurs biens, mais il n'en est rien : leur péché fut d'avoir menti comme le déclara Pierre en examinant l'affaire. Pendant qu'ils avaient le terrain, il n'y avait aucun mal pour eux de le conserver s'ils l'avaient acquis honnêtement, et même après l'avoir vendu, ils pouvaient en conserver le produit ; ce qui était mal était de faire croire que la somme d'argent remise aux apôtres était la somme tout entière, alors que ce n'était pas vrai. Ils essayaient ainsi de tromper les autres en ayant part à leur tout sans eux-mêmes donner leur tout personnel.

            C'est un fait que la communauté chrétienne à Jérusalem fut un échec. « Il s'éleva un murmure », « parce que leurs veuves étaient négligées dans le service journalier ». Bien que sous l'inspection apostolique, l'Église fût vierge et exempte d'ivraie, et que tous possédaient le trésor du nouvel esprit ou « mentalité de Christ » (« mind »), cependant, il est évident que ce trésor était dans des vases terrestres déformés et tortueux qui ne pouvaient lui convenir parfaitement.

            Les apôtres trouvèrent bientôt que l'administration de la communauté gênerait beaucoup leur véritable travail, la prédication de l'évangile. Aussi abandonnèrent-ils ces choses à d'autres. Paul et d'autres voyagèrent de ville en ville prêchant Christ et Christ crucifié, mais pour autant que cela nous soit rapporté, ils ne firent jamais mention du communisme et n'organisèrent jamais une communauté ; et pourtant saint Paul déclare : « Je n'ai mis aucune réserve à vous annoncer tout le conseil de Dieu ». Cela prouve que le Communisme ne fait pas partie du conseil de Dieu pour cet Age.

            Au contraire, Paul exhorta et instruisit l'Église à faire des choses qu'il serait totalement impossible à faire comme membres d'une société communiste : pour chacun d'« avoir soin des siens », « que chaque premier jour de la semaine chacun mette » de l'argent pour le service du Seigneur, selon que le Seigneur l'aura fait prospérer, que les serviteurs obéissent à leurs maîtres, qu'ils les servent d'autant plus si leurs maîtres sont aussi des frères en Christ, et que les maîtres traitent leurs serviteurs comme devant en rendre compte au grand Maître, Christ — 1 Tim. 5 : 8 ; 6 : 1 ; 1 Cor. 16 : 2 ; Eph. 6 : 5-9.

            Non seulement Jésus n'établit pas de communauté pendant sa vie terrestre, mais il n'enseigna jamais qu'il fallait en établir. Au contraire, dans ses paraboles, il enseigna que tous ne reçoivent pas le même nombre de talents, mais que chacun est un intendant et devrait, individuellement (et non collectivement, en commun) administrer ses propres affaires et rendre personnellement ses comptes Matt. 25 : 14-28 ; Luc 19 : 12-24 ; Jacques 4 : 13, 15. En mourant, Jésus confia sa mère aux soins de Jean qui, selon Jean 19 : 27, « dès cette heure-là, la prit chez lui ». Jean avait donc son chez soi, de même que Marthe, Marie et Lazare avaient le leur. Si notre Seigneur avait fondé une communauté, il lui aurait sans doute confié sa mère au lieu de la recommander à Jean.

            En outre, la formation d'une communauté de croyants se trouve en opposition avec le but et les méthodes de l‘Age de l'Évangile. L'objet de cet Age est de porter témoignage de Christ au monde, et ainsi d' « en tirer un peuple pour son nom » ; à cette fin, chaque croyant est exhorté à être une lumière ardente et brillante devant les hommes, le monde en général, et non devant quelques-uns seulement. C'est pourquoi, après avoir permis l'établissement de la première Communauté chrétienne afin de montrer que ce n'était pas par négligence qu'on n'en établit pas partout, le Seigneur l'avait dissoute et en avait dispersé les croyants dans toutes les directions pour prêcher l'Évangile. Nous lisons : « Or, en ce temps-là, il y eut une grande persécution contre l'assemblée qui était à Jérusalem ; et tous furent dispersés dans les contrées de la Judée et de la Samarie, excepté les apôtres », et ils allaient de lieu en lieu, prêchant l'Évangile — Actes 8 : 1, 4 ; 11 : 19.

            La tâche qui incombe aujourd'hui encore au peuple de Dieu est de briller comme des lumières au milieu du monde et non pas de s'enfermer dans des couvents, des cloîtres ou dans des communautés. Les promesses du Paradis ne se réaliseront pas en se joignant à de telles communautés. Le désir de se joindre à de telles « confédérations » n'est qu'une manifestation de l'esprit général de notre époque, contre lequel nous sommes mis en garde Esaïe 8 : 12. « Demeure tranquille, appuyé sur l'Éternel, et attends-toi à lui » Ps.  37 : 7. « Veillez donc, priant en tout temps, afin que vous soyez estimés dignes d'échapper à toutes ces choses qui doivent arriver, et de vous tenir devant le Fils de l’Homme » — Luc 21 : 36.

 

L'ANARCHIE COMME REMÈDE

 

            Les anarchistes veulent la liberté jusqu'au point de mépriser toute loi. Ils sont apparemment arrivés à la conclusion que toutes les méthodes de coopération humaine se sont trouvées être des échecs, et ils proposent de détruire toutes les restrictions humaines de coopération. L'anarchie est donc exactement le contraire du Communisme, bien que certains les confondent l'une avec l'autre. Tandis que le Communisme voudrait détruire tout Individualisme et obliger le monde entier à partager le même sort, l'Anarchie voudrait détruire toute loi et toute restriction sociale afin que chaque individu pût faire comme il lui plait. L'Anarchisme ne cherche qu'à détruire et, pour autant que nous puissions le discerner, il ne présente pas d'aspects constructifs. Il considère probablement qu'il a une tâche suffisante à détruire le monde, et qu'il vaut mieux laisser l’avenir prendre les mesures nécessaires en matière de reconstruction.

            Voici des extraits d'une brochure de seize pages publiée par les Anarchistes de Londres et distribuée à leur grand défilé du 1er mai ; ils donnent une certaine idée de leurs conceptions étranges et désespérées :

            « L'opinion qu'il faut qu'il y ait une autorité quelque part et que l'on soit soumis à cette autorité, est la source de toutes nos misères. Comme remède, nous conseillons une lutte pour la vie ou pour la mort contre toute autorité : l'autorité physique incarnée dans l'État, ou l'autorité doctrinale, résultat de siècles d'ignorance et de superstition, telles que la religion, le patriotisme, l'obéissance aux lois, la croyance en l'utilité d'un gouvernement, la soumission aux riches et à ceux qui sont en place ; en bref, une lutte contre toutes mystifications destinées à abrutir et à asservir les travailleurs. Il faut, de toute nécessité, que ceux-ci détruisent l'autorité... Le patriotisme et la religion sont des sanctuaires et des remparts pour les gredins ;  la religion est la plus grande malédiction de la race humaine. Néanmoins, il se trouve des hommes qui avilissent le noble terme « travail » en l'associant au terme répugnant « église » dans l'expression « Église du Travail ». On pourrait aussi bien parler d'une « Police du Travail ».

            « Nous ne partageons pas l'opinion de ceux qui croient que l'on peut convertir l'État en une institution de bienfaisance. Il serait aussi difficile d'opérer ce changement que de convertir un loup en un agneau. Nous ne croyons pas davantage à la centralisation de toute la production et de toute la consommation comme le voudraient les socialistes. Ce ne serait rien d'autre que l'État actuel sous une nouvelle forme, avec une autorité accrue, un véritable monstre de tyrannie et d'esclavage.

            « Ce que veulent les anarchistes, c'est la liberté égale pour tous. Les talents et les penchants de tous les hommes diffèrent chez les uns et chez les autres. Chacun connaît le mieux ce qu'il peut faire et ce dont il a besoin ; des lois et des ordonnances ne font qu'embarrasser, et le travail forcé n'est jamais agréable. Dans l'État espéré par les anarchistes, chacun fera le travail qui lui plait le mieux, et satisfera ses besoins en prélevant ce qui lui plait le mieux sur le stock commun ».

            Il semble que même le jugement le plus médiocre et que la moindre expérience, ne verraient, dans cette proposition, rien d'autre qu'une complète absurdité. On n’y voit aucun remède qui soit proposé ou espéré : ce n'est que le grincement de dents de la fureur du désespoir ; telle est pourtant la situation très critique vers laquelle les multitudes sont entraînées par la force des circonstances mue par l’égoïsme.

 

LE SOCIALISME OU COLLECTIVISME COMME REMÈDE

 

            Comme gouvernement civil, le Socialisme proposerait d'assurer la reconstruction de la société, l'augmentation des richesses et une distribution plus égale des produits du travail, grâce à la possession collective publique des terres et des capitaux (des richesses autres que les immeubles), et l'administration d'une manière collective par le public de toutes les industries. Sa devise est « A chacun selon ses œuvres ».

            Le Socialisme diffère du « Nationalisme » en ce qu'il ne propose pas de récompenser tous les individus de la même façon. Il diffère du « Communisme » en ce qu'il ne soutient pas une communauté de biens et de propriété. Dans notre jugement, il évite ainsi les erreurs des deux ; il constitue une théorie très pratique si l'on pouvait l'introduire d'une manière graduelle et par des hommes sages, modérés, désintéressés. Dans diverses localités, ce principe a déjà fait beaucoup de bien sur une petite échelle. Dans nombre de villes aux États-Unis, la fourniture de l'eau, les embellissements des rues, le service scolaire, les services d'incendie et de police sont administrés de cette façon pour le bien de tous. Cependant, l'Europe est en avance sur nous dans ce domaine, car beaucoup de ses chemins de fer et de ses télégraphes sont administrés ainsi. En France, le commerce du tabac avec tous ses profits appartient au gouvernement, au peuple. En Russie, le commerce des boissons fortes a été saisi par le gouvernement, et depuis lors, doit être administré par lui au profit financier du public, et également dit-on à son profit moral.

            Voici des statistiques intéressantes, extraites de 

 

« L'ÉDIFICATION SOCIALE »

 

par E. D. Babbitt, LL.D. du Collège de Fine Forces (New Jersey) :

            « Soixante-huit gouvernements possèdent leurs propres lignes télégraphiques.

            « Cinquante-quatre gouvernements possèdent leurs chemins de fer en totalité ou en partie, tandis que dix-neuf seulement dont les États-Unis ne les possèdent pas.

            « En Australie, on peut parcourir en chemin de fer 1 000 miles [1 609 km environ — Trad.] à travers le pays pour 5,50 $, ou six miles [9,656 km environ —Trad.] pour 2 « cents » et les employés de chemin de fer sont payés davantage pour huit heures de travail qu'ils ne le sont aux États-Unis pour dix heures de travail. Est-ce que cela appauvrit le pays ? A Victoria où existent ces tarifs, le revenu net pour 1894 fut suffisant pour régler les impôts fédéraux.

            « En Hongrie, où les chemins de fer sont la propriété de l'État, on peut parcourir six « miles » pour un « cent », et depuis que le gouvernement a acheté les chemins de fer, les salaires ont doublé.

            « En Belgique, les tarifs voyageurs et les tarifs marchandises ont baissé de moitié, et les salaires doublé. Mais pour tout cela, les chemins de fer paient au gouvernement un revenu annuel de 4 000 000 de $.

            « En Allemagne, les chemins de fer qui appartiennent au gouvernement transportent un voyageur sur quatre « miles » pour un « cent », tandis que les salaires des employés sont 120 % plus élevés que lorsque les chemins de fer appartenaient à des compagnies privées. Un tel système s'est-il révélé ruineux ? Non. Durant les dix dernières années, les bénéfices nets ont augmenté de 41 %.  L'an dernier (1894), les chemins de fer ont payé au gouvernement allemand un bénéfice net de 25 000 000 de $.

            « On a estimé que la possession des chemins de fer par le gouvernement économiserait au peuple des États-Unis un milliard de dollars en argent, et accorderait de meilleurs salaires aux employés dont l'effectif nécessaire serait alors de deux millions au lieu des 700 000 actuels.

            « Berlin, en Allemagne, est appelée la ville la plus propre, la mieux payée et la mieux administrée du monde entier. Elle possède des services de gaz, d'électricité et des eaux, ses tramways, ses téléphones urbains et même son assurance contre l'incendie, et elle fait ainsi, chaque année, un bénéfice de 5 000 000 de marks, soit 1 250 000 $ [à l'époque Trad.], toutes dépenses faites. Dans cette ville, les citoyens peuvent parcourir cinq « miles » aussi souvent qu'il leur plait chaque jour durant toute l'année pour 4,50 $, alors que deux voyages par jour sur les chemins de fer des rues de New York coûteraient 36,50 $.

            « Dans le Twentieth Century, M. F. G. R. Gordon a donné les statistiques qui se rapportent à l'éclairage d'un certain nombre de villes américaines ; il trouve que le prix moyen de l'éclairage de chaque lampe à arc est de 52,12 ½  $ par an quand c'est la municipalité qui s'en charge, tandis que le prix moyen payé à des compagnies privées par les diverses villes est de 105,13 $ par lampe chaque année, soit un peu plus que le double du prix payé lorsque les villes se chargent elles-mêmes de l'éclairage.

            « Le prix moyen des télégrammes aux États-Unis était, en 1891, de trente-deux « cents » et demi. En Allemagne, où les télégraphes appartiennent au gouvernement, on expédie des messages de dix mots dans toutes les parties du pays pour cinq « cents ». Ici, en raison des distances plus grandes et des prix plus élevés de la main-d’œuvre, nous devrions probablement payer de cinq à vingt « cents », suivant la distance. Le remarquable avantage d'avoir chaque municipalité gérant ses propres services de gaz, d'eau, de charbon et des voies ferrées dans ses rues, a été démontré par... des villes de Grande-Bretagne ».

            A tout cela, nous répondons : très bien. Et pourtant, aucun homme sensé ne prétendra que les pauvres d'Europe jouissent des bénédictions du Millénium, même si ces doctrines socialistes sont en application au milieu d'eux. Aucun homme bien informé ne se chargera de dire que les classes ouvrières d'Europe sont, quelque part, presque à égalité avec des travailleurs des États-Unis en général. Ce pays-ci est encore à leurs yeux le Paradis, et l'on établit même des lois maintenant pour restreindre les milliers d'entre eux qui désirent toujours avoir part à ce Paradis.

            Cependant, tout en nous réjouissant de chaque amélioration apportée à la condition des pauvres en Europe, n'oublions pas que le mouvement de nationalisation, à l'exception de la Grande-Bretagne, résulte non pas d'une sagacité plus grande de la part du peuple, ni de la bienveillance ou de l'indolence de la part du Capital, mais d'une autre cause qui n'opère pas aux États-Unis : des gouvernements eux-mêmes. Ils ont procédé à des nationalisations (gaz, eau, charbon, etc.) afin d'éviter la faillite. Ils ont d'immenses dépenses à faire pour entretenir des armées, des marines, des forteresses, etc. ; aussi leur faut-il une source de revenus. Les bas tarifs de voyage ont pour but de plaire aux citoyens et aussi d’attirer les affaires, car si les tarifs n'étaient pas bon marché, la masse de ceux qui ont de faibles salaires ne pourraient pas voyager. Dans la situation actuelle, les wagons de quatrième classe, en Allemagne, sont des wagons à marchandises, sans aucun siège.

            En considérant bien de tels faits, ne nous faisons pas d'illusion en supposant que ces mesures résoudraient le problème du Travail, ou même redresseraient la situation pour plus de six années, et cela dans une bien faible mesure.

            Nous avons des raisons de croire que le Socialisme fera de grands progrès au cours des prochaines années. Cependant, ces progrès seront faits fréquemment avec un manque de sagesse et de modération : le succès en grisera certains de ses défenseurs, et l'échec en désespérera d'autres ; il en résultera de l'impatience qui mènera à la catastrophe. Le Capitalisme et le Monarchisme considèrent le Socialisme comme un ennemi, et déjà ils s'opposent à lui autant qu'ils osent le faire, en raison de l'opinion publique. L'église nominale, bien que remplie d'ivraie et de mondanité, est toujours un puissant facteur dans cette situation, car elle représente et domine largement les classes moyennes sur qui repose l'équilibre du pouvoir entre les classes extrêmes de la société. A celle-ci, l'image du Socialisme a été jusqu'ici considérablement déformée par ses amis dont la plupart ont été des incroyants. Les gouvernants, les capitalistes et les membres du clergé, à quelques exceptions près, se saisiront des premières mesures extrêmes du Socialisme pour l'attaquer, le stigmatiser d'infamie et l'étrangler pour un temps, en s'encourageant par des arguments spécieux que l'intérêt personnel et la peur leur suggéreront.

            Nous ne pouvons que nous réjouir de discerner que des principes d'équité sont mis en mouvement, même si ce n'est que temporairement et partiellement. Tous ceux dont les intérêts seraient affectés à cette occasion devraient s'efforcer de prendre une position libérale et abandonner une partie de leur avantage personnel pour le bien général.

            Comme nous l'avons donné à entendre, le mouvement sera étouffé par la puissance combinée de l'église, de l'État et du Capital, et conduira plus tard à la grande explosion de l'anarchie, dans laquelle, comme l'indiquent les Écritures, sombreront toutes les institutions actuelles — « un temps de détresse tel, qu'il n'y en a pas eu depuis qu'il existe une nation ».

            Même si le Socialisme était appliqué entièrement, il se révélerait n'être qu'un soulagement temporaire, aussi longtemps que l'égoïsme est le principe moteur dans les cœurs de la majeure partie des humains. Il y a des intrigants-nés qui trouveraient rapidement le moyen de s'approprier pour eux-mêmes les travaux publics les plus intéressants et des compensations. Des parasites pulluleraient et prospéreraient au détriment de l'édifice social et l'on trouverait partout des « combines » [«  rings » — Trad.] Aussi longtemps que les gens reconnaîtront un principe et le respecteront, ils s'y conformeront plus ou moins : par conséquent, le Socialisme pourrait être tout d'abord comparativement pur, et ses représentants en fonction, des serviteurs fidèles du public et pour le bien public. Mais que le Socialisme devienne populaire, et les mêmes intrigants, malins, égoïstes, qui sont maintenant ses adversaires, le pénétreront et le domineront à leurs fins égoïstes.

            Les Communistes et les Nationalistes comprennent qu'aussi longtemps que les différences de rémunération seront permises, l'égoïsme pervertira et déformera la vérité et la justice, et que, pour satisfaire l'orgueil et l’ambition, il s'élèvera au-dessus de toutes les barrières que les hommes peuvent dresser contre la pauvreté. Pour faire face à cette difficulté, ils ont recours à des mesures impraticables qu'ils revendiquent : impraticables parce que les hommes sont des pécheurs, et non des saints ; égoïstes et non remplis d'amour.

L'OPINION  DE HERBERT SPENCER SUR LE SOCIALISME

            M. Herbert Spencer, le célèbre philosophe et économiste anglais, mentionnant la déclaration selon laquelle le socialiste italien Ferri soutient ses doctrines, écrivit : « L'assertion que l’une quelconque de mes vues soutient le Socialisme me cause une grande irritation. Je crois que l'avènement du Socialisme est le plus grand désastre que le monde ait jamais connu ».

            Tandis que de grands penseurs sont d'accord pour trouver que la concurrence ou l'« individualisme » présente des tares qui exigent des remèdes énergiques, ils protestent contre l'asservissement de l'individu à une organisation sociale, ou plutôt l'ensevelissement de toute individualité dans le Socialisme comme étant éventuellement le plus grand désastre ; il créerait en effet des armées de fonctionnaires publics, ferait plus encore que maintenant un commerce de la politique, et en conséquence ouvrirait la voie plus que jamais aux « combines » et à la corruption générale.

            L'extrait suivant de Literary Digest du 10 août 1895 a un rapport avec le sujet que nous examinons, et montre que les principes socialistes ne persisteraient pas à moins d'être soutenus par une force quelconque tant est puissant l'égoïsme dans tous le genre humain :

« DEUX COMMUNAUTÉS SOCIALISTES »

            « Deux expériences pratiques de socialisme attirent l'attention de ceux qui étudient l'économie sociale à l’étranger. Dans les deux cas, les promoteurs originaux des communautés socialistes réussissent plutôt bien, et même dans l'une d'elles ils sont florissants. Pourtant, dans les deux cas, la tentative de vivre conformément aux enseignements des théoriciens socialistes a échoué. Les communistes des premiers jours sont retournés à des méthodes qui diffèrent à peine de celles de la bourgeoisie qui les environne. Il y a un peu plus de deux ans, un groupe d'ouvriers australiens, fatigués d'une vie d'esclaves salariés soulagée seulement par les difficultés d'une oisiveté forcée, partirent pour le Paraguay où ils obtinrent de la terre qui convient à des fermiers ne disposant pas de grandes machines. Ils appelèrent leur colonie « la nouvelle Australie », et ils espéraient en faire un Eldorado de l'ouvrier. Le ministère britannique des Affaires étrangères, dans son tout dernier rapport officiel, donne un bref historique du mouvement qui a amené beaucoup d'hommes à quitter l'Australie, « l'Eldorado du travailleur » pour l'Amérique du Sud. Nous citons de ce rapport l'extrait suivant :

            « Les desseins de la colonie furent exposés dans sa constitution ; dans l'un des articles, nous lisons : « Notre intention est de former une communauté dans laquelle tout le travail sera produit dans l'intérêt de chaque membre, et où il sera impossible à quiconque d'en tyranniser un autre. Chaque individu aura le devoir de considérer le bien-être de la communauté comme son principal but, assurant ainsi un degré de confort, de bonheur et d'instruction impossible à trouver dans la condition d'une société où personne n'est assuré de ne pas mourir de faim ».

            « Cet idéal n'a pas été réalisé. Quatre-vingt-cinq des colons furent bientôt las des restrictions qui leur étaient imposées par la majorité, et refusèrent d'obéir. De nouvelles arrivées d'Australie compensèrent la perte occasionnée par cette sécession, mais les nouveaux arrivés mécontents du conducteur du mouvement élirent un chef de leur choix, de sorte qu'il y a maintenant trois partis dans la colonie. Le partage égal du produit de leur travail mécontenta bientôt un certain nombre de travailleurs, lesquels, contrairement aux règles socialistes, demandèrent une part proportionnelle au travail qu'ils avaient fait. La stricte application de la Prohibition fut une autre cause de mécontentement, surtout parce que toute violation de cette interdiction était passible d'expulsion sans aucune chance de reprendre le capital original englouti dans les remboursements de l'entreprise. La colonie était sur le point de se séparer, lorsque l'ancien conducteur du mouvement réussit à se faire nommer juge par les autorités du Paraguay, et à s'entourer d'une force de police. On espère que la colonie va maintenant devenir prospère, mais les principes socialistes ont été abandonnés ».

            « L'expérience des mineurs de Monthieux est quelque peu différente. Dans leur cas, ce fut la prospérité qui provoqua l'abandon des doctrines socialistes. Le Gewerbe Zeitung de Berlin nous conte ainsi leur histoire :

            « A Monthieux, près de Saint-Étienne, se trouve un puits abandonné par la compagnie qui l'avait possédé quelques années auparavant et avait congédié les mineurs. Comme ils n'avaient aucune chance de trouver un emploi dans le voisinage, ils demandèrent à la compagnie de leur transférer le puits ; les propriétaires ne crurent pas que le puits serait rentable, aussi consentirent-ils. Les mineurs n'avaient aucune machine, mais ils travaillèrent de tout leur cœur et parvinrent à trouver de nouvelles veines. Ils firent des efforts presque surhumains et s'arrangèrent pour économiser suffisamment sur leurs gains pour acheter des machines, et les mines abandonnées de Monthieux devinrent une source de richesse pour les nouveaux propriétaires. Les anciens propriétaires essayèrent alors de reprendre possession des mines, mais perdirent leur procès, et la presse ouvrière ne manqua pas de mettre en contraste l'avarice des capitalistes avec la noblesse des mineurs qui faisaient un partage égal du produit de leur travail. On mit en vedette les mines de Monthieux comme un exemple du triomphe du Collectivisme sur l'exploitation du capital privé.

            « Pendant ce temps, les mineurs augmentèrent les opérations au point qu'ils ne purent faire désormais tout le travail sans une aide supplémentaire. D'autres mineurs furent embauchés et firent de leur mieux pour avancer le travail. Mais les hommes qui avaient les premiers entrepris de rendre le puits productif, refusèrent de partager à égalité avec les nouveaux venus. Ils savaient que la richesse qui reposait sous leurs pieds avait été découverte par eux et au prix d'efforts presque surhumains ; ils avaient, pour ainsi dire, fait quelque chose de rien, pourquoi devraient-ils  partager les résultats de leur labeur avec les nouveaux venus qui avaient en fait, travaillé pendant tout ce temps-là mais ailleurs ? Pourquoi devraient-ils donner aux nouveaux camarades quelque chose de la moisson qu'ils n'avaient pas semée ? Les nouveaux venus devaient être bien payés, mieux que dans d'autres mines, mais ils ne devaient pas devenir des copropriétaires. Et lorsque les nouveaux venus provoquèrent de l'agitation, les ouvriers capitalistes allèrent chercher la police ».

LE NATIONALISME COMME REMÈDE

            Le Nationalisme est une doctrine qui s'est développée plus tard en rapport avec le socialisme. Il prétend que toutes les industries devraient être dirigées par la nation, sur le principe d'une obligation commune de travailler et une garantie générale de moyens d'existence : tous les travailleurs doivent fournir la même somme de travail et reçoivent le même salaire.

            Les nationalistes prétendent que :

            « Les unions, trusts et syndicats dont les gens se plaignent à présent, démontrent la possibilité pratique de notre principe fondamental d'association. Nous cherchons simplement à étendre un peu plus ce principe en obtenant que toutes les industries travaillent dans l'intérêt de tous sous la direction de la nation, le peuple organisé, l'unité organique du peuple tout entier.

            « L'organisation industrielle actuelle se prouve défectueuse par les torts immenses qu'elle engendre ; elle se révèle comme étant absurde par l'immense gaspillage concomitant d'énergie et de matériel. Contre ce système, nous élevons notre protestation : pour abolir le servage qu'il a opéré et qu'il voudrait perpétuer, nous engageons nos meilleurs efforts ».

            Sous le titre « Le Socialisme ou Collectivisme comme remède », nous avons indiqué favorablement certains points avantageux, communs aux deux doctrines ; cependant, tout bien considéré, le Nationalisme est tout à fait impraticable, les objections que nous pouvons lui faire étant en général les mêmes que celles que nous avons présentées plus haut contre le Communisme. Bien que le Nationalisme ne menace pas, d'une manière directe comme le Communisme, de détruire la famille, la tendance serait sûrement dans cette direction. Parmi ses défenseurs, se trouvent beaucoup d'âmes libérales, philanthropiques, dont certaines ont  aidé, sans espérer d'avantage personnel, à fonder des colonies où les principes du Nationalisme devaient être appliqués comme exemples publics. Certaines de ces colonies ont été des échecs complets, et même celles qui, sur le plan pratique, ont eu du succès, ont été forcées de laisser de côté des principes nationalistes en faisant affaire avec le monde, en dehors de leurs colonies ; comme on pouvait s'y attendre, elles ont toutes eu beaucoup de friction interne. Si, avec « un seul Seigneur, une seule foi et un seul baptême » les saints de Dieu trouvent difficile de « garder l'unité de l'esprit par le lien de la paix » et ont besoin d'être exhortés à se supporter l'un l'autre dans l'amour, comment pourrait-on espérer que des groupes mixtes, n'ayant aucun esprit semblable pour lien, pourraient réussir à vaincre l'esprit égoïste du monde, la chair et le diable ?

            Plusieurs de ces colonies basées sur le Nationalisme ont été fondées et ont échoué au cours des quelques années écoulées, aux États-Unis. L'un des échecs les plus connus est celui de la colonie connue sous le nom de Altruria Colony, de Californie, fondée par le Rév. E. B. Payne, sur le principe « Un pour tous et, tous pour un ». Elle avait, de nombreux avantages sur d'autres colonies en ce qu'elle choisissait ses membres, n'acceptant pas n'importe qui. De plus, elle avait une forme maçonnique de pouvoir absolu. Son fondateur, donnant les raisons de l'échec déclara, dans l'Examiner de San-Francisco, en date du 10 décembre 1896 :

            « Altruria n'a pas été un échec complet ; ... nous avons démontré que la confiance, la bonne volonté et la sincérité qui prévalurent pour un temps, rendirent la vie communautaire heureuse, et d'un autre côté, que la suspicion, l'envie et des mobiles égoïstes démonisent la nature humaine et ne font pas que la vie mérite d'être vécue.

            ... Nous n'avons pas continué à avoir confiance et à nous considérer les uns les autres comme nous le faisions d'abord, mais nous sommes retombés dans les voies du reste du monde ».

             Ce que certaines personnes éprouvent par expérience, d'autres le savent par un raisonnement inductif, basé sur la connaissance de la nature humaine. Quiconque a besoin d'une leçon sur la futilité d'espérer quelque chose de ce genre de source alors que l'égoïsme gouverne  toujours le cœur humain, peut obtenir son expérience à meilleur marché en logeant pendant une semaine chacune à trois ou quatre pensions de famille de seconde classe.

L'ENSEIGNEMENT GÉNÉRAL DE LA MÉCANIQUE COMME REMÈDE

            Il y a quelques années, dans The Forum, parut un article écrit par M. Henry Holt, dans lequel il essayait de montrer que l'enseignement devrait être surtout industriel, afin de rendre un technicien capable de passer d'un travail à un autre, autrement dit il devrait « apprendre une douzaine » de métiers. Si, pour un temps, ceci pourrait bien aider quelques individus, il est clair qu'une telle mesure ne résoudrait pas le problème. Il est déjà assez pénible que des plâtriers et des maçons puissent avoir du travail alors que des cordonniers et des tisserands chôment, mais quel serait le résultat si ces derniers pouvaient aussi maçonner et plâtrer ? La concurrence serait multipliée dans tous les métiers, si tous les chômeurs pouvaient se disputer les métiers en activité. Cependant, ce monsieur traite bien ces deux vérités au sujet desquelles il est nécessaire d'être enseigné. Il dit :

            « La vérité la plus simple des deux est la nécessité inévitable, même si elle est cruelle, de la sélection naturelle. Je ne dis pas sa justice, car la Nature ignore totalement la justice. Ses forces et ses lois frappent impitoyablement et sans relâche sous forme de conditions difficiles, mais après tout, elles font sortir de ces conditions le meilleur de ce qu'elles peuvent donner. Il est vrai qu'elle à développé en nous une intelligence pour diriger un peu sa course, et c'est en employant cette intelligence que la fonction de la justice se présente à notre considération. Cependant, nous ne pouvons diriger la Nature que dans des canaux adaptés à ses propres courants, sinon nous sommes submergés. Or, aucun de ses canaux n'est plus large ni plus clairement indiqué que celui de la Sélection naturelle, et dans l'exercice de nos quelques libertés et privilèges, nous ne sommes jamais aussi sages que lorsque nous agissons en accord avec la sélection naturelle... Nous sommes extrêmement plus aptes à préférer les démagogues, et alors nous souffrons. Le Socialisme propose d'étendre le danger de cette souffrance dans le champ de la production. Actuellement, les grands industriels sont choisis simplement par la sélection naturelle — au moins avec une irrégularité très modérée dans l'action de l'hérédité, irrégularité qui se dissipe rapidement : si le fils n'hérite pas des aptitudes requises, il cesse bientôt de survivre. Mais avec la liberté croissante de la concurrence, et des facilités croissantes pour des hommes capables sans capitaux, d'en obtenir, il est réellement vrai que l'industrie est maintenant dirigée par une sélection naturelle. A celle-ci, le Socialisme propose de substituer une sélection artificielle, et cela par un vote populaire. Une connaissance générale de la supériorité de la méthode naturelle guérirait de cette folie.

            « L'autre vérité, si difficile à communiquer clairement, mais dont il n'est pas impossible de donner une certaine compréhension, est la plus importante. Cela est difficile non pas parce qu'elle exige une instruction préparatoire mais plutôt parce que le dogme la combat depuis des milliers d'années, et la combat encore. A la plupart de ceux qui lisent ceci, chacune de ces affirmations paraîtra probablement étrange, quand cette vérité sera désignée sous l'appellation familière : « Le règne universel de la Loi ». Pourtant, c'est un fait qu'une foule d'hommes qui s'imaginent croire en cette vérité, prient chaque jour pour qu'elle ne soit pas vraie, c'est-à-dire pour qu'elle comporte des exceptions en leur faveur. D'une manière générale, les gens, les législateurs, en matière de physiologie, enverraient chercher un docteur ; ou bien, en matière de mécanisme, demanderaient un mécanicien ; ou un chimiste pour une question de chimie, et suivraient son avis avec une foi enfantine, mais en matière d'économie politique, ils ne veulent aucune autre opinion que la leur. Ils n'ont aucune idée que ces matières, comme des matières physiques, sont sous l'influence de lois naturelles ; que pour trouver ces lois, ou pour apprendre celles déjà trouvées, il est nécessaire de se livrer à une étude spéciale, et qu'aller à leur encontre par ignorance doit conduire à la catastrophe aussi fatalement que de le faire volontairement ...

            « Dès lors, l'ouvrier a besoin, non seulement de recevoir une instruction concernant sa profession et certains faits économiques, mais également le genre d'instruction en science et en histoire qui lui donnera une certaine conception de la Loi naturelle. Sur le fondement ainsi fourni, on pourrait édifier quelque notion sur le moyen de s'en servir tant dans le domaine social que dans le domaine matériel ; on pourrait également faire comprendre que la loi humaine est futile, ou pire, si elle ne se conforme pas à la Loi naturelle grâce à une étude sérieuse et une expérience prudente. Par suite, on aurait la conviction qu'aucune loi humaine ne saurait faire survivre les incapables, sauf aux dépens de quelqu'un d'autre, et que le seul moyen de leur permettre de se maintenir à leurs propres dépens est de leur donner de la capacité ».

            Il est bien que tous apprennent que ces deux lois dominent dans notre organisation sociale actuelle et qu'il n'est pas dans le pouvoir de l'homme de changer la nature ou des lois de la nature ; que, par conséquent, il lui est impossible d'obtenir autre chose qu'une légère modification des conditions sociales actuelles, et qu'une légère amélioration temporaire. Les lois nouvelles et plus désirables nécessaires à la société parfaite, idéale, exigeront  des puissances surnaturelles pour être introduites. Cette leçon, retenue, aidera à produire (au lieu d'un mécontentement qui s'aggrave) « la piété avec le contentement », tout en attendant le Royaume de Dieu et en priant : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

L'IMPÔT FONCIER COMME REMÈDE

            C'est sans doute parce qu'il discerna les effets du Communisme, du Nationalisme et du Socialisme, comme cela a été montré plus haut, que M. Henry George imagina un plan de quelque mérite, connu sous l'appellation de Doctrine de l'impôt foncier (ou l'impôt unique — Trad.). On peut dire que, par certains côtés, elle est l'opposé du Socialisme. Elle présente de nombreuses caractéristiques importantes de l'Individualisme. Elle laisse l'individu aux ressources de son propre caractère, de ses efforts personnels et de son entourage, sauf qu'elle préserverait à chacun un droit inaliénable de participation aux bienfaits du Créateur pour tous : l'air, l’eau et la terre. Elle propose très peu de changements directs à l'organisation sociale. Affirmant que les inégalités actuelles de fortune, pour autant qu'elles sont tyranniques et malfaisantes, sont entièrement le résultat de la possession privée de la terre, la doctrine propose que toutes les terres deviennent une fois de plus la propriété de la race d'Adam comme un tout ; elle prétend que tous les maux de notre système social se corrigeraient rapidement d'eux-mêmes. Elle propose que cette redistribution de la terre se fasse, non pas en la partageant proportionnellement entre la famille humaine, mais en la considérant toute comme une immense propriété unique, et en permettant à chaque personne en tant qu'habitant d'en employer autant qu'elle peut choisir de ce qu'elle possède, et de percevoir un impôt foncier ou une location de chaque occupant, proportionnellement  à la valeur du terrain (à part de la valeur de ses bâtiments ou autres embellissements). Ainsi, une parcelle de terrain inoccupée serait frappée d'un impôt aussi lourd qu'une autre parcelle voisine bâtie, et un champ en friche autant que le champ voisin en plein rapport. L'impôt ainsi levé constituerait un fonds qui servirait pour le bien-être général : pour les écoles, les rues, les routes, l'eau, etc., et pour le gouvernement local et pour le gouvernement général, d'où le nom de cette doctrine : l'impôt unique, ou foncier.

            Le résultat serait, bien entendu, d'ouvrir à une occupation réelle des milliers de terrains en ville et des champs improductifs détenus à des fins spéculatives. Tous les impôts étant réduits à un impôt unique, tous les impôts actuels frappant le bétail, les machines, les affaires et les améliorations de toutes sortes étant supprimés et concentrés sur les terrains feraient de l'impôt foncier une chose très importante mais graduée de façon à ne pas montrer de favoritisme ; les terres pauvres ou éloignées des routes seraient moins imposées en proportion que des terres meilleures et que celles proches des moyens de transport. D'une manière analogue, les terrains urbains seraient imposés selon la valeur, l'emplacement et les environs.

            Pareille loi, rendue applicable dix années après son vote, aurait immédiatement pour effet de diminuer les valeurs foncières, et au moment où elle entrerait en vigueur, des millions d'« acres » [1 acre = 40,46 ares environ] et des milliers de terrains urbains seraient accessibles à quiconque pourrait s'en servir et payer les impôts fixés. M. Henry George profita du fait que le pape Léon XIII avait fait une encyclique sur le Travail, pour publier en réplique un pamphlet intitulé « Lettre ouverte au pape Léon XIII », etc. Comme ce pamphlet renferme quelques bonnes pensées en rapport avec nos sujets, et qu'il complète la doctrine en discussion, nous en citons de larges extraits :

EXTRAIT D'UNE LETTRE OUVERTE DE M. HENRY GEORGE

AU PAPE LÉON XIII,

EN RÉPONSE A L'ENCYCLIQUE DE CE DERNIER

SUR LA QUESTION EMBARRASSANTE DU TRAVAIL

            « Il nous semble que votre Sainteté manque de trouver la réelle signification de cette question lorsqu'elle donne à entendre que Christ, en devenant le fils d'un charpentier et en travaillant lui­même comme charpentier, montra simplement « qu'il n'y a pas à avoir honte de chercher son pain en travaillant ». Dire cela c'est presque dire qu'en ne volant pas les gens, il montra qu'il n'y a pas à avoir honte d'être honnête ! Si vous voulez convenir combien, d'un point de vue général, est conforme à la vérité la classification de tous les hommes en travailleurs, mendiants et voleurs, vous verrez qu'il était moralement impossible que Christ, durant son séjour sur terre, eût pu être autre chose qu'un travailleur, étant donné que celui qui vint pour accomplir la loi devait dans les actes aussi bien que dans les paroles, obéir à la loi divine du travail.

             « Voyez de quelle façon parfaite et admirable la vie de Christ sur terre a illustré cette loi. Quand, dans la faiblesse de l'enfance, il commença notre vie terrestre comme nous sommes tous appelés à le faire, Il reçut avec amour ce qui, dans l'ordre naturel, est donné avec amour, savoir la nourriture acquise par le travail qu'une génération doit à ses successeurs immédiats. Devenu adulte, il gagna sa propre subsistance par ce travail ordinaire grâce auquel la majorité des hommes doivent la gagner et  la gagnent. Ensuite, passant à une sphère supérieure, très supérieure de travail, il gagna sa subsistance en enseignant des vérités morales et spirituelles, en recevant le salaire matériel dans les offrandes faites par amour de la part d'auditeurs reconnaissants, et en ne refusant pas le nard de grand prix avec lequel Marie oignit ses pieds. Aussi, quand il choisit ses disciples, il n'alla pas vers les propriétaires terriens ou d'autres accapareurs, mais vers d’humbles travailleurs. Et lorsqu'il les appela à une sphère de travail supérieure et qu'il les envoya enseigner des vérités morales et spirituelles, il leur dit d'accepter, sans condescendance d'une part, ou sans se sentir déshonoré d'autre part, ce qu'on leur donnerait affectueusement pour un tel travail, leur disant que « I'ouvrier est digne de son salaire », montrant ainsi, comme nous le soutenons, que tout travail ne consiste pas en ce qu'on appelle le travail manuel, mais que quiconque aide à augmenter la plénitude de vie matérielle, intellectuelle, morale et spirituelle est également un travailleur (*) 

(*) [« On ne doit pas oublier non plus que le chercheur, le philosophe, l’instituteur ou le professeur, l'artiste, le poète, le prêtre, bien que non engagés dans la production de ri