ÉTUDES
DANS LES ÉCRITURES
VOLUME
IV - LE
JOUR DE LA VENGEANCE
« LA BATAILLE D'HARMAGUEDON »
ÉTUDE
IX
LE CONFLIT IRRÉPRESSIBLE
LE TÉMOIGNAGE DES SAGES
DE CE MONDE
La connaissance générale, un nouveau facteur qui exerce son influence
dans tous les domaines. — Points de vue du Sénateur Ingall, du Rév.
Lyman Abbott, de l'évêque Newman [Episc. Méthod.], du Col. Robert
Ingersoll. — l'Hon. J. L. Thomas à propos de la législation. —
L'opinion de Wendell Phillips. — La prédiction de l'historien Macaulay.
— Les espérances de l'Hon. Chauncey Depew. — Interview de l'évêque
Worthington [protestant épiscopal.] — Réponse de W. J. Bryan. — Une
opinion anglaise. — L'exposé de la situation par Edward Bellamy. —
L'opinion du Rév. J. T. Mc Glynn. — Le point de vue du Prof. Graham.
— Celui d'un Juge de la Cour suprême. — Une opinion française, une
« Mêlée sociale ».
« Les hommes rendant l'âme de peur et à cause de l'attente des
choses qui viennent sur la terre habitée [la société], car les
puissances des cieux [les gouvernements ecclésiastiques et civils] seront
ébranlées ». — Luc 21 : 26 (D.).
* * *
Partout,
des sages de ce monde reconnaissent qu'un grand conflit social approche et
qu'il est irrépressible, qu'on ne peut rien faire pour le détourner. Ils
ont cherché des remèdes mais n'en ont trouvé aucun qui fût à la
hauteur de la maladie ; aussi,
abandonnant tout espoir, ils ont conclu que l'Évolution doit être exacte,
savoir que « tout se déroule dans la nature selon une loi de la
survivance du plus fort comme étant le plus apte, et la destruction du
plus faible comme étant impropre à la vie ». Des philosophes leur
enseignent que « ce qui existe a déjà existé », que notre
civilisation n'est que la répétition des civilisations grecque et
romaine ; et que d'une manière semblable, elle s'effondrera pour ce qui
concerne les masses, tandis que la richesse et le gouvernement passeront
de nouveau dans les mains de quelques individus, alors que les masses,
comme dans les premières civilisations orientales, ne feront qu'exister.
D'une manière très générale, ces sages manquent de remarquer dans le
conflit le nouvel élément jamais rencontré auparavant, savoir la
diffusion plus générale de la connaissance à travers le monde, spécialement
à travers la chrétienté. Cet élément que nombre d'hommes oublient,
est porté à l'attention de ceux qui sont assez sages pour chercher la
vraie sagesse à sa source, la Parole de Dieu. Ceux-là sont informés qu' « au
temps de la fin, plusieurs courront çà et là, et la connaissance sera
augmentée... et que ce sera un temps de détresse tel qu'il n'y en a pas
eu depuis qu'il existe une nation » (Dan. 12 : 1-4). Ils discernent
l'accomplissement stupéfiant des allées et venues prédites des hommes ;
ils discernent également l'augmentation générale de la connaissance, et
pour ceux-là le temps de détresse prédit dans le même passage signifie,
non pas une répétition de l'histoire, non pas une soumission des masses
à quelques privilégiés, mais un renversement prodigieux de l'histoire
provoqué par les nouvelles conditions remarquées. De plus, la déclaration,
faite par le même prophète à ce propos, qu' « en ce temps-là
se lèvera Micaël [Christ] » qui prendra son glorieux pouvoir et règne,
est d'accord avec la pensée que la détresse à venir mettra fin au règne
d'égoïsme du « prince de ce monde » [Satan], et inaugurera
le Royaume béni d'Emmanuel. Mais écoutons quelques-uns des sages de ce
monde nous dire ce qu'ils voient !
L'Hon. J. J. Ingalls est un homme tolérant, de fortune modeste et
ancien Sénateur des États-Unis. Il a fourni à la presse une vue large
et un exposé libéral et sans passion de la lutte pour la richesse et l'écrasement
des classes pauvres qui en résulte. Nous en reproduisons de larges
extraits, parce que c’est un exposé modéré de la question, et parce
qu'il montre que même des hommes d'état bien éveillés qui discernent
la difficulté, ne connaissent aucun remède qui puisse être appliqué
pour guérir la maladie et sauver les victimes.
Le Sénateur Ingalls écrivait :
« La liberté est quelque chose de plus qu'un mot. Celui qui dépend
de la volonté d'un autre pour se loger, se vêtir et se nourrir ne peut
pas être un homme libre dans le sens large, complet de ce terme. L'homme,
dont le pain quotidien pour lui-même et pour sa famille dépend du
salaire qu'un employeur peut lui donner ou lui retirer à son gré, n'est
pas libre. L'homme qui n'a que l'alternative de mourir de faim ou de se
soumettre aux conditions d'un patron est un esclave.
« La liberté ne consiste pas en définitions. Déclarer que la vie,
la liberté et la recherche du bonheur sont les droits inaliénables de
chaque être humain ne rend pas l'homme indépendant. Le droit à la
liberté est une dérision et une tromperie si le pouvoir d'être libre
n'existe pas aussi. La liberté n'est pas simplement la levée des
contraintes légales, la permission d'aller et venir. En plus de cela
doivent exister la capacité et l'occasion favorable que seule l'exemption
de la nécessité d'un labeur quotidien incessant peut apporter. Pour
paraphraser Shakespeare : la Pauvreté et la Liberté sont un couple mal
assorti. La liberté et la dépendance sont incompatibles. Dès les
premiers temps, l'abolition de la pauvreté a été le rêve des
visionnaires et l'espérance des philanthropes.
« L'inégalité des fortunes et l'évidente injustice de la répartition
disproportionnée de la richesse parmi les hommes ont rendu perplexes les
philosophes. C'est l'énigme non résolue de l'économie politique
! La civilisation n'a pas de paradoxe plus mystérieux que l'existence de
la faim à une époque où il y a surabondance de nourriture, de la misère
au milieu du superflu. On ne peut comprendre sur quelles bases est édifiée
une société dans laquelle un homme peut posséder tant de richesses
qu'il est même incapable, si prodigue soit-il, de les gaspiller toutes,
tandis qu'un autre, compétent et désireux de travailler, doit mourir
faute de combustible, de haillons et d'une croûte de pain. Un tel état
de choses fait de la charte des droits humains une énigme. Aussi
longtemps que de telles conditions subsistent, la clé du mystère de la
destinée n'est pas révélée, la fraternité humaine n'est qu'une
expression, la justice une formule, et le code divin un code illisible.
« L'exaspération des pauvres, à la vue de l'insolente ostentation
des riches, a renversé des empires. Le soulagement des indigents a été
l'objet de lois humaines et de lois divines. Les lamentations des misérables
constituent le thème principal de l'histoire. Job était un millionnaire.
Que l’œuvre littéraire incomparable qui porte son nom soit une
parabole ou une biographie, elle est d'un profond intérêt, car le
patriarche était préoccupé des mêmes questions qui nous troublent
actuellement. Il dépeint, tel un Populiste [membre d'un parti politique
formé aux E.U. en 1891 qui préconisait la direction, par le gouvernement
des chemins de fer, etc. — Trad.] ceux qui dérobent l'âne de l'orphelin et le bœuf de la
veuve, ceux qui déplacent les bornes des champs, ceux qui récoltent le
blé et le fruit de la vigne du pauvre qu'ils dépouillent de ses vêtements,
le laissant nu sous les averses des montagnes et sans refuge contre le
rocher.
« Les prophètes hébreux réservèrent aux extorsions et à la
volupté des riches leurs malédictions de choix, et Moïse promulgua des
lois réglant la remise des dettes, la redistribution des terres et la
limitation des fortunes privées. A Rome, pendant des siècles, la propriété
de biens immeubles était limitée pour chaque citoyen à 300 acres [121
ha environ — Trad.], et le cheptel et le nombre d'esclaves devait être
proportionnés à la surface cultivée. Cependant, les lois données par
le ToutPuissant aux Juifs par l'intermédiaire de Moïse furent aussi
inefficaces que celles de Lycurgue et de Licinius contre l'indomptable énergie
de l’homme et les conditions organiques de son être.
« Au temps de César, 2 000 ploutocrates possédaient pratiquement tout
l'Empire romain, et plus de 100 000 chefs de famille étaient des
mendiants soutenus par l'assistance du trésor public. La même lutte
s'est poursuivie à travers le Moyen Age jusque dans le dix-neuvième siècle.
Il n'y a aucun remède prescrit aujourd'hui qui n'ait été administré,
mais en vain, à d'innombrables malades autrefois : aucune expérience en
matière de finance et d'économie politique proposée qui n'ait été à
maintes reprises essayée, sans autre résultat que le désastre pour les
individus et la ruine pour la nation.
« Enfin, après bien des tâtonnements et de nombreux combats
sanglants et désespérés contre des rois et des dynasties, contre les
privilèges, les castes et les prérogatives, les abus d'autrefois, contre
des ordres, des titres et des classes formidablement retranchés, on a réalisé
ici l'idéal définitif de Gouvernement. C'est le peuple qui a l'autorité
suprême. Les pauvres, les travailleurs, les ouvriers sont les gouvernants.
Ce sont eux qui font les lois, qui constituent les institutions. Louis XIV
disait : « l'État, c'est moi ». Ici, les salariés, les
agriculteurs, les forgerons, les pêcheurs, les artisans disent : « l'État,
c'est nous ». La confiscation, le pillage et l'enrichissement des
favoris du roi sont inconnus ici. Chaque homme, quelles que puissent être
sa naissance, sa capacité, son éducation ou sa moralité, a des chances
égales à celles des autres dans la course de la vie. La législation,
qu'elle soit bonne ou mauvaise, est décidée par la majorité.
« Il y a moins d'un siècle, la condition sociale aux États-Unis était
celle d'une égalité réelle. Dans notre première période de
recensement, il n'y avait ni millionnaires, ni indigents, ni vagabonds
dans le pays. Le premier citoyen américain à posséder un million de
dollars fut le premier des Astor vers 1806. Fils d'un boucher, il avait émigré
d'Allemagne peu d'années avant 1806, et le point de départ de sa fortune
fut un paquet de fourrures. Avant cette époque, la plus grande fortune
appartenait à George Washington ; à sa mort, survenue en 1799, elle fut
évaluée à 650 000 $.
« La grande partie des gens étaient des agriculteurs et des pêcheurs,
vivant contents des produits de leur labeur. Le développement du
continent, grâce à l'introduction des chemins de fer, des machines
agricoles et des applications scientifiques de la vie moderne, a fait de
nous la nation la plus riche du monde. La masse totale des possessions du
pays dépasse probablement 100 000 000 000 $ dont la moitié, dit-on, est
gérée directement par moins de 30 000 personnes et sociétés. Les plus
grandes fortunes personnelles du monde ont été accumulées aux États-Unis,
dans la deuxième moitié du siècle.
« En outre, nos ressources matérielles sont à peine entamées.
Moins du quart de notre terre arable a été labourée. Nos mines cachent
des trésors plus riches que ceux d'Ophir et de Potosi. Nos usines et
notre commerce sont relativement récents, mais déjà, ils ont donné
naissance à une aristocratie de riches qui ne porte ni jarretières, ni
couronne, qui n'est annoncée par aucun héraut, mais qui, souvent, est la
bienvenue dans les cours des princes et dans les palais des rois.
« Si la distribution inégale des dépenses et des profits de la
société dépend de la législation, des institutions et du gouvernement,
alors dans une organisation comme la nôtre, l'équilibre devrait être rétabli.
Si la richesse résulte de lois injustes, et la pauvreté de l'oppression
législative, alors le remède est entre les mains des victimes. Si elles
souffrent, cela provient de blessures qu'elles s'infligent elles-mêmes.
Nous n'avons ni tenures féodales, ni droit d'aînesse, ni substitution ;
il n'y a aucune occasion favorable qui ne soit ouverte à tous. La
justice, l'égalité, la liberté et la fraternité sont les fondements de
l'État. Chaque homme a dans sa main un bulletin de vote. L'école offre
l'instruction à tous. La presse est libre. La parole, la pensée et la
conscience sont libres.
« Pourtant, le suffrage universel n'a pas donné la preuve qu'il était
une panacée pour guérir les maux de la société. La pauvreté n'est pas
supprimée. Bien que la richesse se soit accumulée au-delà de tout ce
que pouvait espérer la cupidité, l'inégalité de sa répartition est
aussi grande qu'au temps de Job, de Salomon et d'Agis. Non seulement le
vieux problème n'est pas résolu, mais ses conditions se sont compliquées
et intensifiées. Un pouvoir politique plus étendu est affermi dans les
mains de quelques-uns, et dans une république plus encore que dans une
monarchie, des fortunes prodigieuses sont acquises par des individus.
« Le grand abîme qui sépare les riches et les pauvres s'élargit de
plus en plus de jour en jour. Les forces du travail et du capital qui
devraient être des alliées, des auxiliaires et des amies sont rangées
en ordre de bataille les unes contre les autres comme des armées hostiles
se tenant dans des camps fortifiés et se préparant pour le siège ou le
combat. Des millions sont annuellement perdus en salaires, en destruction
de biens périssables, en détérioration de matériel et en diminution de
bénéfices, dus aux grèves et aux lock-out qui sont devenus la condition
normale de la guerre entre patrons et ouvriers.
« L'Utopie est encore un pays qui reste à découvrir. Comme le mirage du
désert, la perfection idéale dans la société s'éloigne au fur et à
mesure qu'on s'en approche. La nature humaine demeure inchangée dans tous
les milieux.
« Avec le progrès de la civilisation, la condition des masses s'est
incommensurablement améliorée. Aujourd'hui, le plus pauvre artisan jouit
librement de choses confortables et d'avantages matériels que des
monarques, même avec leurs trésors ne pouvaient acheter il y a cinq siècles.
Cependant, De Toqueville observait la singulière anomalie que, au fur et
à mesure que la condition des masses s'améliore, celles-ci la trouvent
plus intolérable et le mécontentement augmente. Les besoins et les désirs
augmentent bien plus rapidement que les moyens de les satisfaire.
L'instruction, les journaux quotidiens, les voyages, les bibliothèques,
les parcs publics, les musées et les vitrines des magasins ont élargi
l'horizon des ouvriers et des ouvrières, augmenté leur capacité d'en
profiter, les ont familiarisés avec des objets de luxe et les avantages
de la richesse. L'instruction politique leur a appris l'égalité de
l'homme et leur a fait connaître la puissance du bulletin de vote. De
faux instructeurs les ont convaincus que toute la richesse est créée par
le travail, et que chaque homme qui possède plus qu'il ne peut gagner
avec ses mains par un salaire journalier est un voleur, que le capitaliste
est un ennemi, et le millionnaire un ennemi public qu'on devrait mettre
hors-laloi et fusiller sur-le-champ.
« De grandes fortunes personnelles sont inséparables de hautes
civilisations. A notre époque, la communauté la plus riche du monde, par
tête, est la tribu des Indiens Osage. Sa richesse réunie est, toutes
proportions gardées, dix fois plus élevée que celle des États-Unis.
Elle est possédée en commun. Il est possible que la propriété en
commun ne soit pas la cause de barbarie, mais dans chaque État où l'on
se rapproche de l'égalité sociale et économique, et ou la richesse est
« créée par le travail » sans l'intervention du capital, comme en
Chine et en Inde, les salaires sont bas, le travailleur est déconsidéré
et le progrès impossible. Si, en ce moment, la richesse des États-Unis
était également distribuée parmi ses habitants, la somme que chacun
posséderait serait, selon le recensement, d'environ 1 000 $.
« Si cette égalisation se poursuivait, le progrès cesserait de
toute évidence. Si, dès le commencement cette condition avait prévalu,
nous serions demeurés stationnaires. Ce n'est que lorsque les richesses
sont concentrées que la nature peut être soumise et ses forces mises au
service de la civilisation. Jusqu'à ce que le capital puisse, par les
machines, se servir de la vapeur, de l'électricité et de la gravitation,
et exempter l'homme de la nécessité d'un labeur constant pour se
procurer la subsistance, l'humanité
reste dans l'immobilisme ou rétrograde. Les chemins de fer, les télégraphes,
les flottes, les villes, les bibliothèques, les musées, les universités,
les cathédrales, les hôpitaux — toutes les grandes entreprises qui
exaltent et embellissent l’existence et améliorent les conditions de la
vie humaine — proviennent de la concentration de l'argent dans les mains
de quelques-uns.
« Même s'il était désirable de limiter l'accumulation des
richesses, la société ne possède aucun moyen de le faire. L'esprit («
mind ») est indomptable. Les différences qui existent entre les
hommes sont d'ordre organique et fondamental. Elles sont fondées par des
ordonnances de la Puissance suprême et ne peuvent être abrogées par un
décret du Congrès. Dans les conflits entre les cerveaux et la supériorité
numérique de l'adversaire, les cerveaux ont toujours gagné et gagneront
toujours.
« La maladie sociale est grave et menaçante, mais le mal lui-même
n'est pas aussi dangereux que le sont les docteurs et les drogues. Les
charlatans politiques, avec leur salsepareille, leurs emplâtres et leurs
pilules, soignent les symptômes au lieu de la maladie. La frappe libre de
l'argent, l'accroissement du revenu par tête, la restriction de
l'immigration, le scrutin australien et la qualité du vote sont des
questions importantes, mais elles pourraient être toutes appliquées sans
amener la moindre amélioration de la condition des masses ouvrières des
États-Unis. Au lieu de priver du droit de vote les pauvres ignorants, il
serait bien d'augmenter leurs biens et leur information, et de les rendre
aptes à voter. Une classe proscrite devient inévitablement une classe de
conspirateurs, et de libres institutions ne peuvent être obtenues que par
l'instruction, la prospérité et le contentement de ceux qui les établissent
».
Voilà l'exposé des faits, mais où est celui du remède ? Il n'y en a
aucun. Pourtant l’auteur n'éprouve aucune sympathie pour les faits sur
lesquels il appelle l'attention : il préférerait, s'il le pouvait,
mettre en évidence un moyen d'échapper à ce qu'il juge comme étant inévitable.
C'est ce que voudrait aussi tout homme digne de ce nom. En ce qui concerne
M. Ingalls, la preuve en est donnée par l’extrait suivant d'un de ses
discours prononcés au Sénat des États-Unis (*). [Congressionnal Record,
Vol. VII, pp.1054-5 ] Il déclara :
« Nous ne pouvons cacher la vérité que nous sommes au bord d'une révolution
imminente. Toutes les solutions d'autrefois sont sans effet. Les gens se
rangent eux-mêmes d'un côté ou de l'autre d'une lutte menaçante. D'un
côté, les capitalistes se retranchent solidement dans leurs privilèges,
arrogants à la suite d'un triomphe continu, conservateurs, attachés à
leurs vieilles conceptions, exigeant de nouvelles concessions, enrichis
par les monopoles qu'ils détiennent dans leur propre pays et par le
commerce avec l'étranger, s'efforçant de fixer toutes les valeurs à
leur propre étalon-or. De l'autre côté, se tiennent les travailleurs
qui réclament du travail, faisant tous leurs efforts pour développer
l'industrie nationale, luttant contre les forces de la nature et maîtrisant
le désert. Les ouvriers, dans les villes, meurent de faim et sont aigris
; ils sont résolus à renverser une organisation sociale qui permet aux
riches de devenir encore plus riches et laissent les pauvres devenir plus
pauvres, organisation qui laisse un Vanderbilt et un Gould entasser des
fortunes dépassant les rêves les plus cupides, et qui condamne les
pauvres à une pauvreté à laquelle ils ne peuvent échapper que par la
mort. Les malheureux qui ont réclamé la justice ont été accueillis
avec indifférence et dédain. Les ouvriers du pays, qui réclament du
travail, sont traités comme des mendiants impudents qui mendieraient leur
pain ».
Ainsi déclare-t-il clairement qu'il ne voit aucun espoir. Il ne connaît
aucun remède pour la terrible maladie — l'égoïsme.
L'OPINION DU REV. DR. LYMAN ABBOTT SUR LA SITUATION
Dans un ancien numéro du Literary Digest, nous trouvons le tableau
synoptique suivant de l'opinion du Dr Abbott, le célèbre prédicateur, rédacteur
et collaborateur de Théodore Roosevelt, sur les rapports entre le Capital
et le Travail :
« Le Dr Abbott affirme que la question de savoir si le salariat est
un système meilleur ou non que le féodalisme ou l'esclavage, a été réglée
; toutefois, contre le système industriel actuel il oppose les objections
suivantes : (1) Ce système n'accorde pas un emploi assuré et permanent
à tous les ouvriers disposés à travailler. (2) Il n'accorde pas non
plus à tous ceux qui sont employés sous ce régime des salaires qui
permettent de vivre décemment et convenablement. (3) Il n'est pas
suffisamment éducatif en lui-même et n'accorde pas suffisamment de
loisirs pour le développement culturel des ouvriers. (4) Dans les
conditions actuelles, il est, dans de nombreux cas, impossible de procurer
aux ouvriers des logements sains, convenables. Selon le Dr Abbott, les préceptes
de Jésus-Christ sont en harmonie avec les principes d'une saine économie
politique ; il soutient qu'il est désastreux d'exténuer des hommes, des
femmes et des enfants à seule fin de produire des marchandises à bas
prix. Le travail, déclare-t-il, n'est pas une « marchandise », et il
ajoute :
« Je crois que l'organisation qui divise la société en deux classes,
les capitalistes et les ouvriers, n'est que temporaire. Je crois aussi que
l'agitation industrielle actuelle est le résultat d'une lutte aveugle en
vue d'établir une démocratie de richesses, dans laquelle ceux qui
manient les outils en seront également les possesseurs ; dans cette
démocratie, ce sera le travail qui engagera le capital et non l'inverse ;
ce seront les hommes et non l'argent, qui dirigeront l'industrie, comme
ils dirigent maintenant le gouvernement. Mais la doctrine qui prétend que
le travail est une marchandise, et que le capital sert à l'acheter au
plus bas prix, n'est pas logique, même temporairement ; du point de vue
économique, elle est fausse comme elle est injuste du point de vue moral.
« Le travail n'est pas du tout une marchandise ; cela n'existe pas.
Lorsqu'un ouvrier va à l'atelier, un lundi matin, il n'a rien à vendre,
il a les mains vides ; il est venu pour produire quelque chose par son
travail, et ce quelque chose, une fois produit, va être vendu ; une part
du produit de la vente lui reviendra de droit parce qu'il a aidé à la
production. De même qu'il n'existe pas de marchandise-travail à vendre,
il n'existe pas de marché du travail où l'on peut le vendre. Un marché
libre suppose une variété de vendeurs avec différentes marchandises et
une variété d'acheteurs ayant différents besoins ; le vendeur est
parfaitement libre de vendre ou de ne pas vendre, et l'acheteur est
parfaitement libre d'acheter ou de ne pas acheter. Il n'existe aucun marché
de ce genre pour le travail. Les ouvriers sont, dans leur grande majorité,
aussi fermement attachés à leurs villes par prévention, par ignorance
du monde extérieur et de ses besoins, par des considérations familiales,
par leurs modestes biens (leur maison et leur lot de terrain) et par des
liens religieux, que s'ils étaient enracinés au sol. Ils n'ont aucune
variété de talents à offrir ; en règle générale, l'ouvrier ne sait
bien faire qu'une seule chose, ne sait bien employer qu'un seul outil ;
il doit trouver quelqu'un qui possède cet outil et qui désire qu'un
ouvrier le fasse servir, sinon l'ouvrier doit être oisif. « Un marchand »,
dit Frédéric Harrison, « s'assied à sa caisse, et par quelques lettres
ou imprimés, il transporte et distribue les marchandises d'une ville entière
de continent à continent. Dans d'autres cas, pour le boutiquier par
exemple, les allées et venues d'une multitude de clients suppléent à
l'absence de transport pour ses marchandises. Ce sont ses clients qui le
font pour lui. Cela, c'est un vrai marché. La concurrence, ici, joue
rapidement, pleinement, simplement, loyalement. Mais il en va tout
autrement pour un journalier qui n'a pas de marchandise à vendre. Il doit
être présent en personne à chaque marché, ce qui implique un moyen de
locomotion personnel et coûteux. Il ne peut pas correspondre avec son
patron ; il ne peut pas lui envoyer un échantillon de sa force ; des
patrons ne viennent pas non plus frapper à sa porte ». Il n'y a ni
marchandise-travail à vendre, ni marché-travail pour la vendre. Tous
deux sont des fictions de l'économie politique. Voici quels sont les
faits réels :
« La plupart des marchandises de notre époque (même les
marchandises agricoles viennent graduellement sous cette réglementation)
sont produites par un corps organisé d'ouvriers qui exécutent leur
travail sous la direction d'un « capitaine d'industrie », et
par l'emploi d'outils coûteux. Ceci exige la coopération de trois
classes : le propriétaire de l'outillage ou capitaliste, le directeur ou
l'administrateur, et l'usager
ou ouvrier. Le résultat est le produit réalisé en commun par leur
travail (car l'outil lui-même n'est qu'un produit d'industrie de réserve)
: il leur appartient donc en commun. Il appartient donc à l'économie
politique de déterminer comment partager équitablement les valeurs entre
ces partenaires d'une entreprise commune. Telle est, en une phrase, la
question du travail. Il n'est pas vrai que l'ouvrier a droit à la totalité,
ni qu'il la réclame, quelles que soient les revendications que certains
des soutiens déraisonnables de sa cause aient pu présenter pour lui. Le
directeur a droit à sa part, et à une large part. Diriger une telle
industrie, savoir quels produits sont demandés dans le monde, leur
trouver un acheteur à un prix qui donnera un profit légitime au travail
de production, tout cela exige un travail de haute qualité, et un travail
qui mérite une généreuse compensation. Celui qui possède l'outillage a
droit à une rémunération. On peut supposer que lui, ou quelqu'un qui
lui a transmis cet outillage, avait épargné l'argent que ses compagnons,
eux, ont dépensé pour leur bien-être ou pour des plaisirs douteux ;
il a donc droit d'être récompense pour son économie et son épargne,
bien qu'on puisse se demander si notre organisation industrielle moderne
ne récompense pas trop la vertu d'acquisition, en faisant ainsi d'une
vertu un vice. L'ouvrier a droit à une compensation. Depuis l'abolition
de l'esclavage, personne ne lui refuse ce droit. Ce qui est difficile,
c'est de déterminer comment sera fait le partage du produit de ce travail
en commun. Mais il est certain que ce ne peut être fait par un système
d'organisation qui pousse le capitaliste à payer des salaires les plus
bas possibles pour les services rendus, et l'ouvrier à rendre le moins de
services possible pour le salaire reçu. Quelle que soit la méthode juste,
celle-ci n'est certainement pas la bonne ».
Le Dr Abbott semble posséder un cœur ardent et sympathique à l'égard
des masses populaires ; il paraît avoir saisi clairement leur
situation. Il établit le diagnostic de la maladie politique sociale et
financière, mais ne réussit pas à trouver un remède. Il fait bien
allusion à ce que serait le remède si l'on pouvait y parvenir, mais il
ne suggère aucun moyen de l'obtenir ; il pense voir se développer
« Une lutte aveugle en vue d'établir une démocratie de richesses,
dans laquelle ceux qui manient les outils en seront également les
possesseurs ; dans cette démocratie, ce sera le travail qui engagera
le capital ».
Cette phrase fait penser, que son auteur avait lu récemment l’histoire
de la Lampe d'Aladin des Nuits Arabes, et qu’il espérait trouver et
employer une « baguette magique ». Elle montre ou bien qu'il a une
connaissance limitée des finances, ou bien qu'il attend une révolution
dans laquelle ceux qui manient l'outillage l'enlèveront de force au
capital, en violation de toutes les lois de la société reconnues
actuellement. A supposer qu'un tel transfert des outils de la direction
des propriétaires actuels à celle des ouvriers puisse se faire d'une
manière ou d'une autre, qui ne peut discerner que les nouveaux propriétaires
des outils deviendraient rapidement, à cause de leur nouvelle condition
de propriétaires, des capitalistes ? Avons-nous une raison quelconque de
supposer que les nouveaux propriétaires des outils seraient plus généreux
ou moins égoïstes que les propriétaires d'outils actuels ? Avons-nous
une raison quelconque de supposer que le cœur naturel aurait changé
davantage chez les propriétaires des outils que chez les ouvriers ou que
tous les travailleurs seraient invités par les nouveaux propriétaires
des outils à partager également les bénéfices des machines ? Toute
l'expérience faite avec la nature humaine dit : Non ! On se rend compte
de la maladie, on se rend compte de la nécessité d'une prompte guérison,
mais aucun remède ne peut guérir la « création gémissante ».
Ses gémissements et ses douleurs de l'« enfantement » doivent
persister et augmenter, comme l'indique l'Apôtre, jusqu'à la
manifestation des fils de Dieu, le Royaume de Dieu — Rom. 8 : 22, 19.
Le fait de nier qu'il y ait une maladie (« trouble ») ne la guérit pas.
L'affirmation que « le travail n'est nullement une marchandise », ne
corrigera pas ou ne changera pas le fait que le travail est une
marchandise et ne peut être rien d'autre sous nos lois et circonstances
sociales actuelles. A une certaine époque et concernant certains peuples,
l’esclavage a pu être une institution avantageuse sous des maîtres
bienveillants et raisonnables. Sous le système féodal d'une semi-civilisation,
le servage a pu présenter des caractéristiques utiles adaptées à son
époque et à ses conditions ; il en est de même du système de
salariat. Le travail, comme marchandise, soumis à l'achat et à la
vente, présente quelques caractéristiques excellentes, et a fait
beaucoup pour développer l'habileté mentale et physique ; en vérité,
dans le passé, il a été un très précieux bienfait pour le Travail. Il
ne serait pas non plus sage de détruire cette valeur du travail considéré
comme une marchandise même maintenant, car les ouvriers qui exercent leur
cerveau, qui possèdent et exercent l'habileté et l'énergie méritent
qu'on recherche leur travail et qu'on les paie mieux que les incapables et
les inintelligents ; c'est également nécessaire pour stimuler les
inintelligents et les indolents. Ce qu'il faut, c'est un gouvernement
juste, sage, paternel qui maintiendra des restrictions et des
encouragements salutaires, et en ajoutera, tout en protégeant en même
temps chaque classe d'ouvriers contre l'arrogance de la classe immédiatement
au-dessus d'elle, et en les défendant tous contre la puissance herculéenne
du Capital actuel avec son immense et croissante armée de machines-esclaves ;
finalement, après de complètes instructions générales pratiques dans
la droiture, sous la loi d'amour, ce gouvernement détruira tous ceux qui
aiment l'égoïsme et le péché. La Bible seule suggère un tel
gouvernement ; elle le décrit en détails, elle le promet d'une manière
positive et il attend seulement qu'ait
été choisie l'Église de Dieu dont les membres seront les rois et
les prêtres de ce gouvernement comme cohéritiers d'Emmanuel — Apoc. 5
: 10 ; 20 : 6.
LE POINT DE VUE DE FEU L'ÉVÊQUE J. P. NEWMAN
L'Évêque Newman, de l'église épiscopale méthodiste, discerna le
conflit irrépressible entre le Capital et le Travail. Il vit les droits
et les torts des deux côtés de la question. Dans un article qui parut un
jour dans les journaux de sa dénomination, il présenta les propositions
et les suggestions suivantes :
« Est-ce de l'impiété que d'être riche ? La pauvreté est-elle
essentielle à la sainteté ? N'y a-t-il que des mendiants qui soient
saints ? Le ciel est-il une maison de pauvres ? Que ferons-nous alors
d'Abraham qui était très riche en cheptel, en argent et en or ? Que
ferons-nous alors de Job qui avait 7 000 brebis, 3 000 chameaux, 4 000 bœufs,
500 ânes ; qui possédait 30 000 acres de terre [12 138 ha environ —
Trad.] et 3 000 serviteurs ?...
« L'acquisition de la richesse est un don divin. Le travail et la sobriété
sont les lois de l'économie. Amasser de grandes fortunes est un talent spécial.
De même que les poètes, les philosophes et les orateurs sont nés ainsi,
le financier a le génie de la richesse. Par intuition, il est familier
avec les lois de l'offre et de la demande ; il semble doué de la vision
d'un voyant des fluctuations futures du marché ; il sait quand acheter et
quand vendre, et quand conserver. Il prévoit l'accroissement de la
population et ses conséquences sur les biens immobiliers. Comme le poète
doit chanter parce que la muse est en lui, ainsi le financier doit gagner
de l'argent. Il ne peut pas s'en empêcher. Le don de ce talent est annoncé
dans les Écritures : « L'Éternel, ton Dieu, te donne de la force pour
acquérir ces richesses » (Deut. 8 : 18). Et toutes ces promesses
trouvent leur accomplissement dans la condition financière actuelle des
nations chrétiennes qui dirigent les finances du monde.
« Contre ces droits naturels et légitimes de la possession de biens, s'élève
la revendication en vue de distribuer les biens parmi ceux qui n'en ont
acquis ni par héritage, ni par la capacité ou par l'activité. C'est là
un communisme qui n'a aucun fondement, ni dans la constitution de la
nature, ni dans l'ordre social du genre humain. C'est là le cri incohérent
et déraisonnable du Travail contre le Capital entre lesquels, de par l'économie
naturelle et l'économie politique, il ne devrait y avoir aucun bas
antagonisme ».
L'évêque affirme que « le patron et l'ouvrier ont des droits
inviolables, le premier d'employer qui il peut pour ce qu'il
peut et le dernier d'accepter (« to répond ») quand il peut ».
L'évêque assure que l'envie et la jalousie des classes ouvrières ne
sont pas soulevées contre ceux qui possèdent d'immenses fortunes, mais
contre le bien-être suprême et la suprême indifférence des riches. Il
continue ainsi :
« La richesse a la plus noble des missions. Elle n'est pas donnée
pour être amassée, ni pour se satisfaire égoïstement ni pour faire étalage
de pompe et de puissance. Les riches sont les aumôniers du Tout-Puissant,
ses agents payeurs. Ils sont les gardiens des pauvres. Ils doivent
inaugurer ces grandes entreprises qui apporteront un profit aux masses,
non pas les plus substantiels dividendes, mais la plus grande prospérité.
Le capital peut permettre aux ouvriers de jouir d'un bonheur qui
accompagne une activité honnête. C'est aux riches d'améliorer les
foyers des pauvres, mais plus d'une écurie d'homme riche est un palais si
on la compare à la demeure de l'ouvrier honnête et intelligent.
« Lorsque les riches seront les patrons de ces réformes sociales qui
élèvent la société, alors ils recevront la bénédiction des pauvres.
C'est à eux de donner au législateur des directives essentielles à la
protection de tous les droits et intérêts d'une communauté. Lorsqu'ils
bâtiront des bibliothèques de savoir, des musées d'art et des temples
de piété, ils seront considérés comme les bienfaiteurs de leur race.
Lorsque la richesse du Capital s'unira à la richesse de l'intelligence,
à la richesse du muscle et à la richesse de la bonté pour le bien
commun, alors le Travail et le Capital seront estimés à égalité comme
étant les agents qui donnent à chaque homme la vie, la liberté et la
recherche du bonheur ».
Il est évident que l'évêque s'efforçait d'avoir une vue raisonnable
des deux côtés de la controverse actuelle et de la lutte prochaine, mais
d'une manière sans nul doute inconsciente, l'association à la richesse
et le fait de dépendre d'elle influent évidemment sur son jugement.
C'est un fait que beaucoup des anciens étaient très riches, Abraham, par
exemple. Cependant, l'histoire du séjour d'Abraham, d'Isaac et de Jacob
dans le pays de Canaan, montre que bien que la terre, en ce temps-là
appartenait à des propriétaires, néanmoins elle n'était pas clôturée
mais elle était libre aux usagers. Ces trois patriarches, ainsi
que leurs serviteurs, leur gros bétail et leur petit bétail errèrent à
volonté à travers le pays des Cananéens pendant près de deux siècles,
et pourtant ne prétendirent pas en posséder une parcelle (Actes 7 : 5).
Dans le royaume-type de Dieu, Israël, le code des lois pourvoyait aux
besoins des pauvres, nés dans le pays ou étrangers. Personne ne devait
mourir de faim : les champs ne devaient pas être moissonnés à
fond, mais les angles devaient être laissés aux pauvres pour le glanage.
Ceux qui avaient faim pouvaient entrer dans un verger, dans une vigne ou
dans un champ et manger sur place à satiété. Lorsque le pays de la
Palestine fut partagé parmi les tribus et les familles d'Israël, la
clause spéciale touchant l'annulation des hypothèques sur toutes les
terres, et de toutes les dettes, à chaque cinquantième année, empêchait
l'appauvrissement et la mise en esclavage réel du peuple dans son
ensemble par quelques riches.
L'évêque semblait oublier que les lois et les arrangements de la chrétienté
ne sont pas un code de source divine ; que de même que tous les
plans de têtes et de cœurs imparfaits, ces lois ne sont pas infaillibles
; que si, à un certain moment, on ne pouvait faire mieux, les changements
de conditions sociales et financières rendirent nécessaires ceux du passé
; que d'autres changements sont maintenant reconnus nécessaires et
convenables, bien qu'à ce moment-là, ils étaient contrecarrés par l'égoïsme
et l’ultra-conservatisme. Si, donc, on admet que nos lois sont
simplement humaines et faillibles, et si elles ont déjà été changées
et amendées pour s'adapter aux conditions changées, n'est-il pas inconséquent
pour l'évêque de les traiter maintenant comme étant sacrées,
indiscutables et inaltérables, de prétendre que des droits
une fois concédés sont par conséquent « inviolables », «
naturels » et « indiscutables » soit dans l'ordre de la
nature soit dans la constitution du « genre humain », et que la
suggestion même d'une modification des lois et des règlements sociaux
afin de les mieux adapter aux conditions actuelles est « incohérente »
et « déraisonnable » ?
On remarquera que l'évêque prenait la raison opposée à celle présentée
par le Dr Abbott sur la question du travail comme marchandise,
soumise aux conditions de l'offre et de la demande. Il voyait en cela la
loi de notre système social actuel, et disait qu'elle doit continuer. Il
avait raison de juger que le Travail doit continuer d'être une marchandise
(d'être acheté aussi bon marché que peut l'acheter le Capital, et d'être
vendu au prix le plus élevé que peut en obtenir le Travail) aussi
longtemps que dure le système social actuel. Cela ne durera pas,
cependant, de nombreuses années encore d'après la prophétie et comme le
discernent d'autres esprits capables en étroit contact avec le peuple et
son agitation.
Du point de vue de l'évêque, la seule espérance d'une solution
pacifique pour mettre fin au conflit existant entre le Capital et le
Travail est (1) une conversion de tous les riches aux conditions
aimantes et bienveillantes détaillées dans les deux derniers paragraphes
cités plus haut ; et (2) une conversion de toutes les classes
pauvres et moyennes à cette piété et à ce contentement qui leur
permettrait d'accepter avec reconnaissance ce que les riches voudraient
bien leur abandonner des biens de la terre, et de crier « Heureux
pauvres sommes-nous ! ». Ceci, nous l'admettons, résoudrait rapidement
et complètement la question du Travail, mais aucune personne sensée ne
s'attend à une telle solution dans un avenir immédiat, et les Écritures
ne l'indiquent pas non plus. Nous ne pouvons pas supposer que cet évêque
intelligent présente réellement ses suggestions comme un remède, mais
plutôt qu'il parle ainsi parce qu'il ne voit rien d'autre que cette
solution impossible et que par conséquent la civilisation sera bientôt
frappée de la malédiction de l'Anarchie. Il eût été souhaitable qu'il
ait pu discerner le remède de Dieu pour lequel notre Seigneur nous apprit
à espérer et à prier « Que ton règne vienne », et comprendre
comment ce Royaume doit être établi en puissance et en autorité
souveraine — Dan. 2 : 44, 45 ; 7 : 22, 27 ; Apoc. 2 : 27.
OPINION D'UN DOCTE JURISTE
Un juriste de célébrité mondiale, s'adressant à des étudiants en
droit achevant leurs études dans un collège renommé des États-Unis,
s'exprima dans les termes suivants, tels qu'ils ont été rapportés par
le Journal de Kansas City :
« L'histoire de la race arrogante et rapace à laquelle nous
appartenons, a été le récit de luttes incessantes et sanglantes pour la
liberté personnelle. Des guerres ont été faites, des dynasties renversées,
et des monarques décapités, non pas par esprit de conquête, d'ambition
de gloire, mais pour que l'homme puisse être libre. A travers de nombreux
siècles sanguinaires, privilèges et prérogatives durent céder, malgré
l'entêtement et la répugnance à le faire, à l'indomptable passion de
la liberté individuelle. De la Grande Charte à Appomattox (*), il y a un
grand intervalle de temps ; pourtant, à aucun moment de ces 652 années,
la race n'a cessé ou a hésité dans sa bataille résolue et intrépide
pour obtenir l'égalité de tous les hommes devant la loi. Ce fut pour
cela que les barons menacèrent le roi John ; que Latimer fut brûlé ;
qu'Hamden tomba ; que l'accord fut fait dans la cabine du Mayflower
(**) que la Déclaration de l'Indépendance fut promulguée ; que John
Brown d'Osawatomie mourut ; que les légions de Grant et de Sheridan marchèrent
et vainquirent, préférant renoncer à la vie et à tous ses biens plutôt
que d'abandonner des libertés.
(*) « Appomattox »
: village de la Virginie (E.-U.) où Lee se rendit à Grant, le 9 avril
1865 — dict.
(**) « Mayflower
» : bateau sur lequel vinrent les Pèlerins (pionniers puritains) en
Amérique (1620).
« Le rêve des siècles s'est enfin réalisé. Émergeant de
l'agitation brutale et sanguinaire de l'histoire, l'homme est enfin maître
de lui-même ; pourtant les énigmes troublantes de la foi demeurent. Les
hommes sont égaux, mais il n'y a pas d'égalité. Le suffrage est
universel, mais le pouvoir politique est exercé par une poignée d'hommes ;
la pauvreté n’a pas été supprimée. Les charges et les privilèges de
la société ne sont pas supportés dans l'égalité. Certains ont une
fortune qu'ils seraient incapables de dissiper même en faisant de folles
dépenses, et d'autres prient en vain pour obtenir leur pain quotidien. Déconcertés
et contrariés par ces absurdités, exaspérés au possible par la
souffrance et la misère, déçus quant aux résultats de la liberté
politique sur le bonheur et la prospérité individuels, beaucoup se sont
abandonnés à une anxiété si vive et si profonde qu'elle manifeste la nécessité
pour les forces conservatrices de notre société de s'unir d'une manière
active.
« Dans le mouvement évolutif où la société des États-Unis est
entrée, il n'y a aucun précédent dans l'histoire parce que les
conditions sont anormales ; en conséquence, toute solution scientifique
est impossible. Alors que les conditions des masses populaires ont été
considérablement améliorées par le progrès social, par l'application
de la science à l'industrie et par l'invention de machines, on ne peut
douter que la pauvreté soit plus hostile que jamais auparavant à la société,
plus dangereuse aux institutions de gouvernement démocratique et à la
liberté individuelle qui a été acquise après tant de siècles de
luttes. Les raisons en sont évidentes. L'ouvrier est libre ; c'est un électeur
; sa dignité personnelle s'est développée ; sa sensibilité est devenue
délicate ; ses besoins se sont multipliés plus rapidement que les moyens
de les satisfaire ; l'instruction l'a élevé au-dessus de la condition
d'une vile besogne. Le journal quotidien l'a familiarisé avec les
avantages que la fortune confère à ceux qui la possèdent. On lui a
enseigné que tous les hommes ont été créés égaux, et il croit que si
les droits sont égaux, les occasions ne sont pas égales. La science
moderne l'a muni d'armes formidables, et lorsqu'on a faim, rien n'est plus
sacré que le nécessaire pour la femme et les enfants.
« La crise sociale dans tous les pays civilisés, et spécialement
dans le nôtre, devient de plus en plus redoutable. Le grondement lointain
du mécontentement, obstiné se rapproche de plus en plus d'heure en heure.
Bien que je croie que le génie calme et résolu de la race anglo-saxonne
se prouvera une fois de plus à la hauteur de la situation, et
n'abandonnera pas les biens qu'il a acquis au prix d'incroyables
sacrifices, il apparaît pourtant que la bataille n'est pas terminée, que
l'homme ne se contente plus d'égalité des droits ni d'égalité
des occasions, mais qu'il exigera l'égalité des conditions comme
loi de l'état idéal.
« Il est également évident que la dégradation sociale est
contraire à un gouvernement du peuple par le peuple, et qu'une pauvreté
sans espoir et impuissante est incompatible avec la liberté individuelle.
L'homme qui dépend absolument d'un autre pour avoir les moyens de vivre
pour lui-même et pour sa famille, moyens que le patron peut lui enlever
à volonté, n'est en aucun sens exact, libre. En une centaine d'années,
nous sommes devenus la plus riche de toutes les nations. Nos ressources
sont gigantesques. Les statistiques de nos gains et de nos réserves étonnent
même les crédules. L'argent, la nourriture sont en abondance ; les
produits faits à la machine et à la main sont en abondance, mais malgré
cette fécondité, le paradoxe de la civilisation demeure : la majorité
des gens luttent pour leur existence et une fraction subsiste dans une
abjecte et misérable pénurie.
« Le fait que de telles conditions puissent exister semble mettre la
Sagesse suprême en accusation. Admettre que la nécessité, la misère ou
l'ignorance sont un héritage inévitable, fait de la fraternité de
l'homme le comble de l'ironie et rend inintelligible le code de l'univers
moral. La déception engendrée par ces conditions se change en une méfiance
à l'égard des principes sur lesquels est fondée la société et en une disposition
à changer la base sur laquelle elle repose. C'est à vous que revient
la mission très importante de calmer cette méfiance et l'une de vos tâches
les plus importantes est de résister à cette révolution.
« On peut, grosso modo, classer en deux groupes les remèdes populaires
proposés pour réformer les choses mauvaises, les défauts et les
faiblesses de la société moderne ; le premier propose de redresser les
torts en changeant les institutions politiques. Cette méthode est erronée
et doit être inefficace parce qu'elle repose sur l'illusion que la prospérité
matérielle est la conséquence de la liberté, tandis que la vérité est
que la liberté politique est la conséquence et non la cause du progrès
matériel. Des poètes et des rêveurs ont beaucoup chanté la pauvreté,
et l'on a accusé l'amour de l'argent comme étant la racine de tous les
maux ; cependant, le fait demeure que si l'argent est acquis honnêtement
et employé avec sagesse, il n'y a aucune forme de puissance aussi
substantielle, aussi positive et aussi palpable que celle qui accompagne
la possession de l'argent.
« Il n'y a pas de condition plus déplorable, plus déprimante, plus
destructive de tout ce qui est le plus noble dans l'homme, de ce qui
est le plus exaltant dans la vie privée, de tout ce qui donne le plus
d'inspiration dans la destinée, que la pauvreté, l'indigence, la faim
sans espoir, sordide, impuissante, les salaires au rabais, les jeûnes,
les haillons et un croûton de pain. En tournant votre intelligence exercée
vers l'examen des problèmes de l'heure, vous ne manquerez pas d'observer
que cet élément de notre société est en constant développement ».
Nous avons ici un exposé des faits, clair et excellent ainsi que tous,
riches ou pauvres, doivent le reconnaître. Pourtant il ne renferme aucun
remède, pas même la suggestion que la nouvelle fournée d'hommes de loi
et de politiciens devrait chercher un remède. On leur conseille
simplement de calmer la méfiance chez d'autres, alors qu'eux-mêmes l'éprouvent,
et de résister à tout changement de l'organisation sociale
actuelle, alors qu'eux-mêmes cherchent à se tenir hors de son
oppression.
Pourquoi cet avis ? Est-ce parce que cet homme capable méprise son frère
plus humble ? En aucune façon ; mais parce qu'il se rend compte de
l'action inévitable de la liberté, de l'« individualisme »,
de l'égoïsme avec la liberté que cela implique d'entrer en concurrence
et pour chacun de faire le mieux qu'il peut pour lui-même. En considérant
le passé, il dit : « Ce qui a été sera ». Il ne voit pas que
nous sommes à la fin du présent Age, à l'aube du Millénium, que seule
la puissance du Roi Oint de l'Éternel de toute la terre peut faire sortir
l'ordre de toute cette confusion ; il ne voit pas non plus que, dans la
sage providence de Dieu, les hommes sont amenés face à face à ces problèmes
embarrassants qu'aucune sagesse humaine ne peut résoudre, et à des
conditions calamiteuses qu'aucune prévoyance ou politique humaine ne peut
empêcher ou écarter, de sorte qu'au temps marqué, dans leur situation
très critique et dans leur péril, ils seront contents de reconnaître
l'intervention divine et de s'y soumettre, de cesser leurs propres œuvres et de se laisser
enseigner par Dieu. Celui qui a droit au Royaume est sur le point de
« prendre sa grande puissance et son règne » [Apoc. 11 : 17],
de faire sortir l'ordre du chaos, de glorifier son « épouse »
et avec elle et par elle, de mettre fin aux afflictions de la création gémissante
chargée du péché, et de bénir toutes les familles de la terre. Seuls,
ceux qui ont la « vraie lumière » peuvent discerner l'issue
glorieuse de la sombre époque actuelle qui embarrasse les sages.
M. ROBERT G. INGERSOLL, COMME D'AUTRES,
COMPRIT LA CONDITION DES HUMAINS ET LA DÉPLORA,
MAIS NE PROPOSA AUCUN
REMÈDE
Le Col. Ingersoll avait la réputation d'être un sage selon le monde. Il
était connu comme incrédule, mais il était un homme doué de talents
remarquables, d'un sain jugement exceptionnel, sauf en matière religieuse ;
dans ce domaine-là, nul n'a une saine appréciation s'il n'est guidé par
la Parole et par l'esprit du Seigneur. Comme avocat, son avis était si
hautement apprécié qu'il était connu pour donner une consultation d'une
demi-heure au tarif de 250 $. Ce cerveau actif a également été préoccupé
des grands problèmes de notre époque troublée, mais Ingersoll n'eut
cependant aucun remède à proposer. Il exposa longuement ses idées sur
la situation dans le journal Twentieth Century d'où nous extrayons
ce qui suit :
« L'invention a rempli le monde de concurrents, non seulement d'ouvriers,
mais de techniciens, de techniciens de la plus haute capacité. De nos
jours, l'ouvrier ordinaire est, le plus souvent, une dent d'engrenage. Il
travaille avec la machine infatigable, il alimente la machine insatiable.
Lorsque le monstre arrête, l'homme est sans travail, sans pain. Il n'a
rien épargné. La machine qu'il a nourrie ne l'a pas nourri, lui ;
l'invention n'a pas été faite pour son avantage à lui. L'autre jour,
j'ai entendu dire par un homme que pour des milliers de bons ouvriers spécialistes,
il était presque impossible de trouver un emploi, et qu'à son avis, le
gouvernement devrait fournir un emploi aux gens. Quelques minutes après,
j'en entendis un autre dire qu'il vendait un brevet pour la coupe de vêtements,
que l'une des machines pouvait faire le travail de vingt tailleurs, qu'une
semaine seulement auparavant, il en avait vendu deux à une grande maison
de New York, et que plus de quarante ouvriers coupeurs avaient été congédiés.
Le capitaliste se présente avec sa spécialité. Il raconte au
travailleur qu'il doit être économe, et cependant, avec le système
actuel, l'économie ne fait que diminuer les salaires. Sous la grande loi
de l'offre et de la demande, chaque travailleur économe, épargnant, qui
se refuse des plaisirs, fait inconsciemment tout ce qu'il peut pour
diminuer sa rémunération et celle des autres. La machine-outil semble
attester que les salaires sont suffisamment élevés.
« Le Capital a toujours revendiqué et revendique encore le droit de
se grouper. Les industriels se réunissent et fixent les prix, même en dépit
de la grande loi de l'offre et de la demande. Les travailleurs ont-ils le
même droit de se consulter et de s'unir ? Les riches se rencontrent dans
la banque, dans un club ou dans un salon. Les travailleurs, lorsqu'ils se
coalisent, s'assemblent dans la rue. Toutes les forces organisées de la
société sont contre eux. Le Capital possède l'armée et la marine, la législature,
les pouvoirs judiciaire et exécutif. Lorsque les riches se coalisent,
c'est dans le dessein « d'échanger des idées ». Lorsque les
pauvres se coalisent, c'est un « complot ». S'ils agissent de
concert, s'ils font réellement quelque chose, c'est une « émeute ».
S'ils se défendent, c'est une « trahison ». Comment se fait-il que les
riches ont la haute main sur les ministères du gouvernement ? Il arrive
parfois que des gueux deviennent des révolutionnaires, où un chiffon
devient une bannière sous laquelle les plus nobles et les plus braves se
rangent pour se battre pour le droit.
« Que faisons-nous pour régler le conflit inégal entre l'homme et
la machine ? Les machines seront-elles en fin de compte associées aux
travailleurs ? Peut-on dominer ces forces de la nature au profit des
enfants de la nature qui souffrent ? La prodigalité accompagnera-t-elle
toujours la capacité ? Les travailleurs deviendront-ils assez
intelligents et assez forts pour devenir les propriétaires de leurs
machines ? L'homme peut-il devenir assez intelligent pour être généreux,
pour être juste, ou bien est-il dirigé par la même loi ou le même fait
qui dirige le monde animal ou le monde végétal ? A l'époque du
cannibalisme, les forts dévoraient les faibles, mangeaient réellement
leur chair. Malgré toutes les lois que l'homme a faites, malgré tous les
progrès de la science, les forts, les sans-coeur, continuent à vivre aux
dépens des faibles, des malheureux et des sots. Lorsque je prends en
considération les tourments de la vie civilisée — les échecs, les
anxiétés, les larmes, les espoirs déçus, les amères réalités, la
faim, le crime, l'humiliation, la honte — je suis presque forcé de dire
que le cannibalisme, après tout, est la forme la plus miséricordieuse
sous laquelle l'homme ait jamais vécu de son semblable.
« Il est impossible à un homme qui a bon cœur d'être satisfait du
monde tel qu'il est actuellement. Aucun homme ne peut vraiment jouir même
de ce qu'il gagne — de ce qu'il sait comme lui appartenant — en
sachant que des millions de ses semblables sont dans la misère et dans le
besoin. Lorsque nous pensons aux affamés, nous sentons qu'il est presque
cruel de manger. La rencontre de gens en haillons et qui grelottent vous
rend presque honteux d'être bien habillés et d'avoir chaud — il vous
semble que votre cœur est aussi froid que leur corps.
« Ne surviendra-t-il pas de changement ? Les « lois de l’offre et de
la demande », l'invention et la science, le monopole et la concurrence,
le capital et la législation doivent-ils être toujours les ennemis de
ceux qui peinent ? Les travailleurs seront-ils toujours assez ignorants et
assez sots pour dépenser leur salaire à des choses inutiles ?
Entretiendront-ils des millions de soldats pour tuer les fils d'autres
travailleurs ? Bâtiront-ils toujours des temples tandis qu'eux-mêmes
vivront dans des taudis et des bicoques ? Permettront-ils à jamais à des
parasites et à des vampires de vivre de leur sang ? Resteront-ils les
esclaves des coquins qu'ils entretiennent ? Les hommes honnêtes
continueront-ils à tirer leur chapeau devant les voleurs de la haute
finance ? Le travail tombera-t-il toujours à genoux devant la paresse
couronnée ? Les ouvriers comprendront-ils que des mendiants ne peuvent
pas être généreux, et que tout homme en bonne santé doit gagner par
son travail le droit de vivre ? Diront-ils en fin de compte que l'homme
qui a eu des privilèges égaux à ceux de tous les autres n'a aucun droit
de se plaindre, ou bien suivrontils l'exemple donné par leurs
oppresseurs ? Apprendront-ils que pour arriver au succès, la force doit
être guidée par la réflexion, et que tout ce qui doit subsister doit
reposer sur la pierre angulaire de la justice ? ».
Le raisonnement exposé ici est pauvre, faible ; il ne donne ni
espoir, ni proposition de remède. Venant d'un homme sage et d'un
excellent logicien, il démontre simplement que les hommes sages de ce
monde discernent la maladie mais ne peuvent discerner aucun remède. Cet
homme instruit signale avec suffisamment de clarté les causes de la
difficulté et son caractère inévitable, et ensuite, il dit en fait aux
travailleurs : « Ne vous laissez pas écraser et opprimer par elles (l'invention,
la science, la concurrence, etc.) ! ». Mais il ne propose aucun moyen de
délivrance sauf sous la forme d'une question : « Les travailleurs
deviendront-ils assez intelligents et assez forts pour devenir les propriétaires
des machines ? ».
Mais supposez qu'ils aient les machines et des capitaux suffisants pour
les faire fonctionner ! De telles usines et de telles machines
pourraient-elles fonctionner avec plus de succès que d'autres ?
Pourraient-elles fonctionner longtemps et avec succès comme des affaires
de bienfaisance et non de profit ? Ne chercheraient-elles pas aussi à
augmenter la « surproduction » et à provoquer des cessations de travail
laissant ainsi leurs propres travailleurs et d'autres, oisifs ? Ne
savons-nous pas que si l'usine ou la fabrique devaient fonctionner sur le
principe de salaire égal pour tous les employés, ou bien ce serait
rapidement la faillite parce que les salaires seraient trop élevés, ou
bien les plus capables seraient attirés vers d'autres situations mieux rémunérées,
ou bien vers des opérations privées faites à leur propre compte ? En un
mot, l'intérêt personnel, l'égoïsme, est si enraciné dans la nature
de l'homme déchu et fait tant partie de la structure sociale actuelle que
quiconque n'en tient pas compte apprendra vite son erreur.
La dernière phrase citée est très plaisante, mais elle n'offre aucune
aide dans la circonstance. Elle ressemble à un nichet en verre. Elle sert
de solution jusqu'à ce que vous le brisiez et que vous essayiez de le
manger. « Apprendront-ils [les travailleurs] que la force, pour réussir,
doit avoir derrière elle la pensée ? ». Oui, tous le savent, et savent
que cette pensée doit avoir des cerveaux et que ces cerveaux doivent être
de bonne qualité et bien ordonnés. Tous peuvent comprendre que si tous
avaient des cerveaux de même calibre et de force égale, la lutte entre
l'homme et l'homme serait si égale qu'une trêve interviendrait
rapidement, et que les uns les autres respecteraient mutuellement leurs
droits et leurs intérêts, ou plus probablement, que la lutte se
serait produite plus tôt et d'une manière plus cruelle. Mais personne ne
sait mieux que M. Ingersoll ne le savait lui-même qu'aucune puissance
terrestre ne pourrait créer une telle condition d'égalité mentale.
Le quatrième paragraphe cité fait le plus grand honneur au grand homme.
Il trouve un écho dans toutes les âmes nobles que nous croyons être
nombreuses. Mais d'autres, dans des conditions modestes, ou même riches
comme M. Ingersoll, décident, comme il le fit sans nul doute, qu'ils sont
aussi impuissants à gêner ou à altérer le cours de la société qui
coule rapidement dans le canal de la nature humaine déchue que s'ils
voulaient arrêter les chutes du Niagara en s'y jetant. Dans l'un comme
dans l'autre cas, il y aurait un bruit et un trouble momentanés, et c'est
tout.
L'HONORABLE J. L. THOMAS SUR LA LÉGISLATION DU TRAVAIL
On affirme fréquemment que le Travail a été injustement traité par une
législation qui favorise les riches et est préjudiciable aux pauvres, et
qu'il suffirait de faire l'inverse pour porter remède à tout. Rien n'est
plus loin de la vérité, et nous sommes heureux d'avoir dans le New
York Tribune du 17 octobre 1896 un résumé de la législation du
travail aux États-Unis, fait par un homme distingué aussi qualifié que
l'ancien Avocat général assistant des E.- U., Thomas. Il écrit :
« Pour écrire l'histoire de la législation des cinquante dernières
années, concernant l'amélioration des conditions de la classe pauvre et
de la classe des travailleurs, il faudrait des volumes mais on peut la résumer
comme suit :
« L'emprisonnement pour des dettes a été aboli.
« Des lois ont été votées pour exempter les maisons et dépendances et
une grande partie des biens personnels du recours contre les débiteurs
qui sont chefs de famille, contre leurs veuves et contre leurs orphelins.
« Des gages ont été donnés par la loi aux artisans et aux ouvriers sur
la terre ou la chose sur laquelle ils rendent un travail pour leur salaire.
« Il est permis aux personnes pauvres d'avoir recours aux tribunaux d'État
ou de la Nation, sans avoir à payer les frais de justice ou à déposer
une caution.
« Les tribunaux, d'État ou de la Nation, désignent des avocats pour défendre,
gratuitement, des personnes pauvres devant les tribunaux criminels et dans
certaines circonstances devant les tribunaux civils.
« Dans de nombreuses circonstances, les tribunaux sont chargés de rendre
un jugement en faveur d'un ouvrier qui est obligé d'intenter un procès
pour entrer en possession de son salaire ou pour faire valoir ses droits
contre une société, afin qu'il obtienne une somme fixe lui permettant de
couvrir les honoraires de son avocat.
« Par voie légale, la durée d'une journée de travail dans un service
public ou dans des travaux publics a été fixée dans certains cas à
sept heures, et en d'autres cas, à huit ou neuf heures.
« Dans la liquidation de biens en faillite, les salaires des travailleurs
ont la priorité, et dans certains cas les salaires ont la priorité en règle
générale.
« Des lois ont été votées pour réglementer les tarifs des chemins de
fer pour les voyageurs et pour les marchandises, les tarifs d'autres
lignes de transport, ainsi que ceux des entrepôts et des ascenseurs ; des
commissions d'État et de la Nation ont été créées afin de contrôler
le mouvement des chemins de fer, ce qui a permis de réduire les charges
de deux tiers ou plus.
« Des lois ont été votées dans presque tous les États pour réduire
le taux d'intérêt, et pour prolonger le temps de rachat après la
forclusion des hypothèques ou des actes fiduciaires.
« On exige des chemins de fer qu'ils clôturent leurs lignes ou qu'ils
paient au double les dommages résultant d'un manque de clôture ; on
exige également qu'ils fournissent des postes et du matériel de sécurité
pour leurs travailleurs.
« On exige des industriels et des exploitants des mines qu'ils
fournissent des postes et des engins pour la sécurité et le bien-être
de leurs employés.
« La loi a autorisé la législation des organisations ouvrières.
« On a fait de la Journée du Travail une fête nationale.
« Des membres de Commissions du Travail, de l'État et de la Nation, sont
chargés de recueillir des statistiques, et autant que possible, d'améliorer
la condition des classes laborieuses.
« On a créé le Ministère de l'Agriculture,
et son Chef fait partie du Cabinet.
« Des semences, d'une valeur de 150 000 $, sont distribuées gratuitement
chaque année au peuple.
« Dans de nombreux États, on considère comme un délit le fait de
mettre à l'index un pauvre homme qui a été congédié de son emploi ou
qui n'a pas réussi à payer ses dettes ; on considère comme un délit le
fait de menacer, par voie postale et sur carte postale, de poursuivre en
justice un débiteur ou de le blâmer par tout autre moyen.
« Afin de protéger les imprudents et les naïfs, on refuse l'usage du
courrier postal à ceux qui voudraient effectuer des opérations
frauduleuses ou de hasard par ce moyen.
« Les tarifs postaux ont été abaissés, imposant au gouvernement une
perte annuelle de 8 000 000 de $ pour le transport du courrier, permettant
ainsi aux gens d'avoir en franchise les journaux de province ; les
meilleures revues et les meilleurs périodiques sont devenus si bon marché
qu'ils sont à la portée des pauvres.
« Les polices d'assurance sur la vie et les souscriptions à des sociétés
de construction et de prêts ne sont pas frappées de déchéance par
suite de non-paiement de primes ou de droits après un temps limité.
« Les banques, qu'elles soient d'État ou de la Nation, sont
assujetties au contrôle public, et leur comptabilité à
l'inspection publique.
« Dans le service public, les employés ont droit à un congé rétribué
de trente jours dans certains cas et de quinze jours dans d'autres cas ;
en outre, ils ont droit à trente jours de congé en cas de maladie pour
eux-mêmes ou pour leur famille.
« Ont été interdits par la loi le trafic des coolies, l'importation de
travailleurs sous contrat, le travail des condamnés des États-Unis, une
nouvelle immigration de Chinois, l'importation de marchandises fabriquées
par des forçats et le système de travail imposé au débiteur pour
s'acquitter de ses dettes.
« Des Conseils d'arbitrage, à l'échelon d'État ou de la Nation, ont été
créés pour le règlement des litiges du travail.
« Ceux qui sont employés dans le service public ont les congés
nationaux payés : le 1er janvier, le 22 février, la
Journée du Souvenir, le 4 juillet, le Jour du Travail, le Jour d'actions
de Grâces, et le 25 décembre.
« Des fermes (*) ont été données gratuitement à ceux qui voudraient
s'y installer, et d'autres terres ont été données à ceux qui
voudraient y planter et faire pousser des arbres.
(*) « homestead » : « pièce de terre de 65 ha
environ d'un terrain public accordé à un immigrant sous certaines
conditions par Ie gouvernement des E.- U. » (dic.).
« Le vote australien [bulletin de vote portant les noms de tous les
candidats, et que l'électeur pointe secrètement] et d'autres lois ont été
votées pour protéger les citoyens dans leur droit de voter sans être
molestés et intimidés.
« Quatre millions d'esclaves ont été affranchis, à la suite de quoi
des centaines de milliers de propriétaires ont été appauvris.
« Des bibliothèques publiques ont été créées sur les fonds publics.
« Des hôpitaux publics ont été multipliés pour prendre soin des
malades et des pauvres.
« Cent quarante millions de dollars sont payés chaque année par le Trésor
public aux soldats de nos guerres, à leurs veuves et à leurs orphelins.
« Enfin — et ce n'est pas de moindre importance — on a créé des écoles
publiques, de sorte que maintenant, la dépense annuelle rien que pour
l'enseignement qu'on y dispense, s'élève à plus de 160 millions de
dollars, et pour les bâtiments, les intérêts des emprunts et pour
d'autres dépenses, probablement à la somme supplémentaire de 40
millions de dollars ou plus.
« D'innombrables autres lois de moindre importance, concernant les mêmes
domaines que ceux qui viennent d'être indiqués et entrant dans les plus
petits détails des rapports entre employeurs de main-d’œuvre (que ce
soit des sociétés, des associations ou des individus) et des employés,
ont été votées par le Congrès et par les assemblées législatives des
divers États.
« Toutes ces lois ont été votées et ces bienfaits admis par les riches
aussi bien que par les pauvres. En vérité, l'histoire de ce pays pour le
dernier quart de siècle, montre que des hommes et des femmes de toutes
les classes ont mis au maximum à l'épreuve leur esprit inventif pour
concevoir des lois pour le profit, l'instruction et l'élévation des
masses populaires, et cela a été poussé si loin que beaucoup d'hommes réfléchis
craignent, si cela continue, qu'on en arrive au socialisme d'État. Il n'y
a aucun doute que, depuis de nombreuses années, la tendance de l'opinion
publique parmi le peuple va dans cette direction ».
Ainsi donc, si tout ce qu'il était possible de faire légalement l'a été,
et que l'inquiétude augmente, il est évidemment inutile de trouver un
remède de ce côté. Il est certain que M. Thomas était également arrivé
à la conclusion que le conflit est inévitable.
Remarquez dans quels termes cet homme, capable et, noble,
WENDELL PHILLIPS, A EXPRIMÉ
SON OPINION
« Aucune réforme, morale ou intellectuelle, n'est jamais venue de
la classe supérieure de la société. Chacune des réformes, et toutes,
sont venues de la protestation des martyrs et des victimes. L'émancipation
des travailleurs doit être acquise par les travailleurs eux-mêmes ».
Cela est très vrai, très sage, mais M. Philips non plus n'a proposé de
suggestion pratique pour montrer comment les travailleurs doivent
s'affranchir eux-mêmes du résultat certain des principes égoïstes de
la Loi de l'Offre et de la Demande (soutenus par des inégalités mentales
et physiques), inexorable comme l'est la loi de la gravitation. Il ne
savait ce qu'il fallait recommander. Comme tous le savent, la Révolution
pourrait opérer des changements locaux et temporaires, bénéfiques ou
autrement, mais à quoi pourrait servir la révolution contre des
conditions et une concurrence universelles ? Nous pourrions aussi bien
nous révolter contre la marée montante de l'océan, et essayer de la
refouler avec des balais, ou de recueillir excédent dans des tonneaux.
LA PRÉDICTION DE MACAULAY
Le Figaro de Paris cite les extraits suivants d'une lettre écrite
en 1857 par M. Macaulay, le grand historien anglais, à un ami des États-Unis
;
« Il est clair comme le jour que votre gouvernement ne sera jamais
capable de maintenir sous sa direction une majorité souffrante et irritée,
parce que dans votre pays, le gouvernement est entre les mains des masses
populaires, et que les riches qui sont en minorité, sont absolument à
leur merci. Un jour viendra dans l'État de New York, où, entre la moitié
d'un déjeuner et l'espérance de la moitié d'un dîner, la multitude élira
vos législateurs. Est-il possible d'avoir un doute quelconque sur le
genre de législateurs qui sera élu ?
« Vous serez obligés de faire les choses qui rendent la prospérité
impossible. Alors quelque César ou Napoléon prendra en mains les rênes
du gouvernement. Votre République sera pillée et ravagée dans le vingtième
siècle, exactement comme l'empire romain le fut par les barbares du
cinquième siècle, avec cette différence, que les dévastateurs de
l'empire romain, les Huns et les Vandales, venaient du dehors, tandis que
vos barbares seront les gens de votre propre pays et le produit de vos
propres institutions ».
Il n'est pas venu à l'esprit de cet homme qui a une grande connaissance
de la nature humaine, à la fois chez les riches et chez les pauvres, de
suggérer comme une probabilité que les riches pourraient, sans égoïsme,
épouser la cause de la majorité et donner leur assentiment à la
promulgation de lois importantes et bienveillantes qui élèveraient
graduellement les masses à la compétence et rendraient impossible à
quiconque d'amasser plus d'un demi-million de dollars de fortune. Non ;
M. Macaulay savait qu'une telle proposition était indigne de considération,
d'où sa prédiction qui est en rapport avec le témoignage de Dieu quant
au résultat de l'égoïsme, savoir : un grand temps de détresse.
En outre, depuis qu'il a écrit cette lettre, le droit de vote a été
exigé par les propres compatriotes de M. Macaulay, le public britannique,
et a été obtenu. Il a été exigé et obtenu par les Belges et les
Allemands. Il a été exigé et obtenu de force par les Français. On le réclame
en Autriche-Hongrie, et avant peu les Italiens l'obtiendront. De sorte que
la catastrophe même prédite avec tant d'assurance pour les États-Unis
menace également la « chrétienté » tout entière. Macaulay ne
voyait aucune espérance, et n'avait pas d'autres suggestions à offrir
que celles que d'autres offraient également, c'est-à-dire que les riches
et les gens influents s'emparent par la force de la direction des affaires
et s'assoient sur la soupape de sûreté aussi longtemps que possible —
jusqu'à ce que l'explosion se produise.
LES ESPÉRANCES DE M.
CHAUNCEY M. DEPEW
Parmi les penseurs capables et profonds du monde d'aujourd'hui, on trouve
également l'Hon. Chauncey M. Depew,